18.11.2006

"Le bonheur se prendrait-il pour une décision?

         "Il est 7H15 ce matin. Si écrire est un acte matinal, alors il faut qu’il s’achève avant que le soleil n’ait fini de se lever. Passer la soirée à danser et à réfléchir, après que le corps soit épuisé par les mouvements saccadés et ondulatoires de la transe. Pour opérer une translation fluide, dès rentrée près de l’âtre, vers l’écriture. Même fatiguée, même éreintée, rien ne pourrait m’empêcher d’écrire. Surtout s’il s’agit du bonheur.         

 L’heur, c'est-à-dire la chance, ou la fortune en latin s’entend, d’être en joie. Or, on peut lire parfois que « le bonheur, c’est une décision que l’on prend ! ». Comme un kilo de tomates Monsieur le Primeur et 1 livre de beurre, s’il vous  plaît, Monsieur le Crémier? Comme on décide d’arrêter de fumer? Comme on décide de rompre un contrat de location? Comme on décide que dans les queues de grande surface, on ne laissera plus passer devant soi les gens qui tirent grise mine parce qu’ils ont peu de courses ?   Ou alors… le bonheur est une décision qui se prend comme l’on prend la décision, ferme et irrévocable, de se mettre au sport ?

 

         Il suffirait donc de décider qu’un matin, ça y est, on est heureux! C’est-à-dire qu’on déciderait de saisir sa chance n'importe quel jour, même si la chance n’est pas là, ou pas prête, et qu’en plus elle se fait très rare… mais ceux qui décident d’être heureux n’ont pas même l’idée que la chance est fragile et précieuse et ne se prend pas comme on saisit un sac de patates. Si donc le bonheur est une simple décision à prendre, il s’agit là d’une révolution qui va changer le monde des déprimés, des dépressifs profonds. Quant aux cabinets de généralistes, de psy-chiatres, -logues, -analystes, -chothérapeutes, qu’ils sachent désormais, que puisque le bonheur est devenu un édit qu’on proclame et qu’on s’arroge sans même s’interroger sur les causes profondes de sa tristesse, ils n’ont plus qu’à mettre la clef sous leur porte capitonnée.         

 50% des patients des médecins généralistes viennent tout de même les voir pour des affections psycho-somatiques, alors, ça va leur faire un manque évident à gagner. Voilà pour eux. Autant leur dire de suite qu’ils exerceront leur activité de soignant à mi-temps désormais, mais qu’ils pourront faire taxi, ou vendeur de chaussures l’après midi, ou le matin, au choix, selon les convenances personnelles.         

Quant aux spécialistes des maladies du psychisme, le chômage va leur tomber dessus comme la misère sur le monde. Leurs cabinets seront vides, et s’ils téléphonent à la Sécurité Sociale pour leur demander « mais enfin que se passe t il ? Je n’ai plus de patients ? », on leur répondra que comme dans Le meilleur des Mondes, tout le monde est désormais heureux, et qu’ils peuvent toujours essayer les pays en voie de développement, on sait jamais, sur un malentendu, ça pourrait peut être fonctionner.

         Quant aux philosophes, spécialistes des affections, des arcanes et des maladies et des passions de l’âme, on pourra brûler sciemment leurs livres. Une simple phrase auto proclamée sur une bannière étoilée et dictatoriale surplombera plus de 4000 ans de philosophie brûlée sous les regards ébahis, révoltés, et tristes des quelques érudits et hommes au coeur lourd qui continueront de penser, avec raison, que le bonheur ne sera jamais un état permanent, ni une décision qu’il suffirait de prendre.

 

         ...Et qui sauront, comme ils ont toujours su, que si l'on tombe en état de tristesse, et que l'on n'a plus rien envie de faire, jusqu'à perdre le goût de sentir la rosée du matin, jusqu'à ne plus s'aimer soi, jusqu'à ne plus se voir, jusqu'à se perdre, c'est parce que quelque chose qui se trouve loin dans le passé n'est justement pas passé, reste en travers de la gorge, et qu'il faut déterrer ses démons afin de leur faire face avec courage et les vaincre. Dans leurs poches, les hommes de cette trempe et la femme que je suis conserveront leur manuscrit qui deviendra précieux, de 1984 de G.Orwell, et le vendront sous le manteau à ceux qui ont assez d’esprit, d’humilité et de sensibilité pour reconnaître que la mélancolie a des causes profondes et qu’il ne suffit pas de vouloir être heureux pour l’être.

Ceux-là seront assez patients avec les autres -mais je ne serais peut être pas de celles-ci-pour leur expliquer que la volonté n’a rien à voir avec les affects, que l’intellect n’a rien à voir avec l’affectif, et que ce dernier quand bien même l'on voudrait être heureux, ne répondra pas « chef, oui chef ! », comme un sergent-chef à son colonel.

         Si l’on suit cette logique de ceux qui disent que « le bonheur est une décision qui se prend », les cliniques fermeront leurs portes, et pis que cela, les malades mentaux, ou les gens qui souffrent simplement, oui, vous savez, ceux dont on dit qu’ils sont solaires et à qui tout réussit tant on leur a enseigné à réussir pour être aimés, et qui un jour craquent, car d’eux, de ce qu’ils étaient au fond, on n’a jamais voulu en entendre parler, tous ces gens qui ne savent pas pourquoi un jour la dépression leur tombe dessus, eh bien… ils seront relégués dans des endroits que l’on ne peut nommer ici tant cela nous ramènerait à un obscurantisme d’antan.           

Toutes les affections du mental ne seront plus prises en compte. « Stressé au travail ? triste ? profondément triste ? travail perdu ? ou pire encore ? … désolé, Madame, Monsieur, ce n’est plus remboursé par la sécurité sociale, parce que sachez-le, le bonheur est une décision qu’on prend, alors vous n’avez qu’à vous décider à l’être, et laissez les gens qui souffrent vraiment, tiens là… oui le monsieur derrière qui souffre d’une tendinite prendre sa place devant mon guichet. Merci. »         

Je dois y aller car il me faut prévenir les plus grands media que je décrète que le bonheur est une décision qui se prend. Sans quoi personne ne me croira. Et ils auront sans doute raison. Je ne m’inquiète pas, tout compte fait, car tout au plus, cela fera sourire les gens qui ne jouent plus au jeu de l’autruche qui se cache la tête dans le sable pour ne pas voir son malheur, et les hommes qui savent que le bonheur n’est et ne sera jamais une tyrannie, que la mélancolie n’est pas faute, et que les âmes de quelque secours se manifesteraient en masse si cet édit était proclamé ».

karenine tom

02.07.2006

"Forte Réimpression"

"Loin de l'écriture, de ces trépidations tracées sur les espaces libres à l'infini de ce disque virtuel, je ne vis pas bien. Je dirais même que "je le vis mal".

C'est comme si j'avais interdit à mes flots intérieurs de rompre les digues qui n'attendent qu'une seule chose: être rompues.

 Cette note que j'avais écrite, un jour de colère, réapparaît ici, sous un autre jour. Elle n'a rien à voir avec un désamour pour cet autre humain que j'aime, elle a à voir avec mes convictions d'humaine qui écrit, et pour laquelle écrire est un acte d'inhumaine bravoure.

Du courage il en faut plein les interstices de la vie: pour l'amour d'elle même, avant tout. Sans blessure pour autrui, après coup.

Le texte a été modifié et sa portée ne vise personne en particulier, mais décrit une teinte générale que l'on se met à percevoir parfois dans les lieux publics où l'on erre à la recherche d'autre chose qui ressemblerait à la paix ultime.

Voici ce texte".

asfkt

30.06.2006

"Déballage de comptoir"

"Parfois, les gens se réunissent, au détour d'une pause, d'un café, d'un bar, en tous les cas, d'un espace libre de droit d'humilité, de pudeur, ou même de réserve. Parfois, les gens se confient plus qu'à un autre à peine connu, à moins que chacun estime que l'on se connaît dès lors que l’on se voit une fois de temps en temps et que le seul trait d’union est une simple pause au cœur du rythme des vies.

Pourquoi pas ? qui se connaît vraiment ? mais qui peut assez connaître une autre âme pour se fier à elle sans détour, et sans y mettre les formes?

Le bon sens, lui, dit qu'à partir de cette fréquence en basses tensions, on commence à peine à se re-connaître. Mais les gens prennent ça comme s'ils se connaissaient. D'ailleurs, ils ne parlent pas de ces gens qu'ils fréquentent aux pauses et aux troquets d'après la pause comme "de connaissances", car lorsqu'on dit que cette personne est une de "nos connaissances", c'est pour signifier qu'elle ne fait pas partie du cercle de nos intimes, mais qu'elle se tient loin à l'extrême périphérie de celle-ci.

D’ailleurs, étrangement, le seul moment où l'on parle de connaître un autre que soi, c'est pour en faire "une connaissance", lointaine et presque autant ignorée que si elle était dans notre voisinage.

-C'est un ami?

-Ah non !

-Mais c’est quoi alors ?

-Juste une connaissance !

-Ah…

Au détour de ces discussions à bâtons rompus, "les connaissances" que l'on se met à confondre, la fatigue aidant, avec ceux que l'on appelle ou qui pourraient devenir des "amis", se mettent à déballer et laver leur linge souillé non pas en famille mais entre inconnus qui se côtoient. Cela peut alors aller, de fil en aiguille, et de pause en pause, d’une enfance à la Cosette et Ténardier, en passant par la nécessaire déclaration de maladie jusqu’à ce que mort s’ensuive, et tout cela aussi simplement que si les victimes de ces affres se mettaient à parler de la pluie et du beau temps. Comme ça.

On reçoit cela en pleine figure. C'est la banalité du quotidien qu'on se prend à noircir, et si on ne peut le noircir présentement parce que ça risque de ne pas toucher assez les autres du café -car tout le monde rencontre les mêmes difficultés de couple, de mariage ou pas, de rupture, de tristesse et de ciel par dessus la tête quand on se lève et qu'on se rend brutalement compte que cette fois-ci, on est seul et bien seul- on se risque à raconter son passé.

Et à dire que voilà ce qui nous est arrivé. Et pire ce qui aurait pu nous arriver. Et mieux ce qu'on n'aurait pas aimé qui nous arrive. Et après on peut se dire que l'autre va s’exclamer à un autre qui n’était pas présent, mais que ça pourrait intéresser, et puis ça alimente la conversation:

-Tu te rends compte????...

Non moi, je ne me rends pas compte. J'écris sur moi mais je ne raconte pas mon intimité. Ce sont des émois du vivant. Si je raconte ce qui me torture, alors c'est à celui que j'aime, au bout de longues conversations, de pleurs, de larmes amères, de réelle souffrance. Mais jamais quand je vais au café et que je retrouve la troupe éparpillée autour d'un "je-ne-sais-pas-quoi-dire-et-si-je-racontais-mon-passé?". Et s'ils leur prenaient l’envie suspecte de vouloir m'y inviter, ou de me jeter leur douleur passée en pâture sans savoir qui je suis, réellement, et non pour séduire et attraper ce qui fait ma fragilité, je les quitterais pour ne connaître d'eux que leur personnage de scène.

 Par respect pour eux, je leur demanderais de garder leurs sales secrets de famille, leur maladie infecte et leur souffrances putrides rien que pour eux et leurs intimes, et parmi leurs intimes, seulement ceux que cela concerne. Non pas parce que je n'aurais que faire de leurs secrets, maladies et souffrances, mais simplement parce que j'aurais compris que ce qui les rend sales, putrides et infectes, c'est de les déballer à moi, qui ne les connais pas tant que ça.

Les coeurs et les âmes qui se confient à une âme dont ils ne savent pas les contours, devraient protéger leurs terres, et circonscrire leurs champs de lamentations et résilier leur abonnement fissa du satellite des émissions de ce que l'on appelle, dans la langue créatrice de ce genre misérabiliste, "la Real TV". »

 

asfkt