04.12.2007
Le conte du jour de l'an ou la tour dentelle
Un 31 décembre, il faut s'amuser. C'est un impératif, une condition sine qua non du passage à l'an, futur nouveau-né à qui l'on doit faire force offrandes autour desquelles ses futurs amis et bénéficiaires vont faire ripaille.
Le Dieu nouvelle année arrive. Pas comme le Messie. Car lui, il est de tradition qu'il s'incarnera certes, mais dans la chère, ni comme un ongle, mais entourée de flûtes d'où jailliront des cascades de champagne millésimé. Ou pas.
Peu importe, tant que la fête fait rage, et que les uns et les autre semblent s'unir en une seule clameur, celle qui hurle les douze coups avant minuit, afin d'entrer dans l'année toute neuve encore.
Cette atmosphère de fête, que ne manque pas de retranscrire chaque chaîne, parée de noeuds papillon et de smokings ornés de plastrons polaires immaculés, m'a toujours déroutée.
Depuis l'âge de 16 ans, je voyais tout le monde se réjouir autour de l'arrivée de la petite nouvelle, 1985, 1986, 1987..., pendant que moi je me torturais l'esprit en me tordant les mains pour trouver au moins trois bonnes résolutions à tenir toute l'année.
12 mois. 12 mois avec lesquels je devais me battre dans la solitude de ma chambre afin d'y accommoder mes trois résolutions,et les y mélanger pour les faire moins sévères, les faire plus douces...
Toutes ces résolutions étaient prêtes de me faire boire le bouillon de 11 heures, tant elles me mettaient l'esprit sens dessus dessous, alors qu'il n'était que midi et demi et qu'il restait ... je ne savais même plus compter les heures tiens!...avant le fameux minuit et les voeux de belle, heureuse, florissante, merveilleuse; que dis je?!... majestueuse année!
A force de rouler dans ma tête de pareilles obligations vertueuses à tenir coûte que coûte, j'en étais presque à me transformer en teigne, en peste sur le point de prononcer une oraison funèbre sur un ton parfaitement sarcastique à pépé, maman, mémé, papa, et tous ceux qui auraient eu le malheur de se joindre à nous cette nuit là.
En faisant le tour de ma chambre qui ne comptait même pas cent pas, je me voyais bien leur dire:
"Cher tous, ce sera une très mauvaise année. Il n'y aura plus de fête, il n'y aura plus de dimanche en famille; pépé arrête de boire, maman arrête avec tes sucreries. L'année sera funeste, en Vérité je vous le dis: rentrez chez vous braves gens!"
Evidemment, il ne pouvait rentrer chez eux car chez eux, précisément, j'y étais. Ma prophétie n'avait donc aucune chance de se réaliser.
Il me fallait me raisonner pas plus tard que tout de suite: cette nouvelle année qui se profilait réjouissait tout le monde, sauf moi. Il me fallait calmer mes ardeurs.
Alors? alors...je sortis de la chambre et dis à ma mère qui préparait les toasts au saumon d'Ecosse car "celui de Norvège, ma chérie a un goût de vieux", et me regardait, son petit couteau en argent suspendu gracieusement dans l'air:
-Maman! c'est moi... voilà...
Et de balancer mes bras vers le ciel comme si j'étais Dieu le père en personne.
Elle me dit alors ces paroles, somptueuses de sobriété:
-Ma fille. On ne porte pas de chaussettes avec une robe qui arrive à mi cuisses. Ca te boudine le départ de jambe ma fille. C'est simplement laid.
Et mémé d'ajouter en hochant la tête doucement, les lèvres pincées:
-C'est laid ça oui. C'est malheureux. A cet âge-là...de s'habiller avec une "pouque".
La pouque était un néologisme normand qui désignait dans notre verte contrée un sac informe.
Je ne dis mot car je consentais. Il etait vrai que ce n'était pas du meilleur goût. Mais j'étais préoccupée par mes résolutions, moi!
Qu'avais je à faire d'être élégante? qui devais je rencontrer? l'homme de toutes ces nouvelles années qui allaient me tomber dessus comme une calamité sans nom?
Néanmoins, je restais là, les bras ballants, mes chaussantes tire bouchonnant autour de mes mollets plus dodus que la dinde qui trônait sur la table 7 jours auparavant.
Les bras m'en tombaient certes et ma tristesse avec, qui envahissait ma gorge et nouait mes larmes au seuil de cette nouvelle année.
C'est à cet instant précis que l'auteur de mes jours qui ne soufflait mot de ce tout ce qu'on pouvait lui raconter, décida d'entrer dans en scène, et par la même occasion, dans ma vie. Réellement. Nous vivions sous le même toit, mais nous ne nous parlions jamais, respectant un voeu de silence, timide pudeur de l'amour d'un père pour sa fille.
Il me manquait mais je l'adorais. Il n'était jamais là, son regard voguant au delà du cercle familial, mais je lui vouais une passion sans bornes. J'interprétais tous ses silences comme des oeuvres de sagesse inaccessibles.
Ce soir de nouvel an, mon géniteur fut plus qu'un sage à mes yeux. Il fut un père.
Il s'avança doucement vers moi. Je sentis sa présence envahir mon esprit, et la tête baissée, je vis bientôt ses pantoufles qui protégeaient ses pieds d'athlète à bout touchant des miennes. Sans attendre, il me prit la main sous le regard médusé de mémé et maman. Nous traversâmes le salon, papa n'accorda pas un seul regard à ses femmes qu'il aimait en certaines circonstances, et moi, j'évitai de renâcler en passant devant le saumon vaincu par les Norvégiens.
Dehors. Lui et moi. Lui si froid. Et moi dans ses bras en train de sangloter toutes ces veilles de nouvel an où je le voyais muet, les bras croisés dans son gilet rayé, devant son assiette, rêvant d'autres contrées peut être. Inopérable silence, inaltérable mutisme contre lequel je me heurtais.
Puis, ouvrit la barrière de sa main robuste et soignée, et puis, bientôt nous foulâmes l'avenue des Champs Elysées.
Côte à côte, nous marchions, et je n'entendais plus les rires, je n'entendais plus les pleurs des enfants dans le froid qui ne comprenaient rien à cette fête qui les exposait au grand froid de fin d'année, car même entourés de leurs parents, ce n'était pas cela qui leur tenait chaud en quelque façon que ce soit.
Moi non plus je n'avais pas chaud, vêtue comme je l'étais, mais je ne ressentais pas la morsure du froid: j'étais aux côtés du plus bel homme de la terre, pardessus de cachemire noir, chapeau sombre serti d'une large et unique bande de soie passementée.
J'oubliai mes résolutions avortées, je laissais là mes devoirs, j'oblitérai mes tyrannies personnelles auto infligées tout au long de ces dernières années; je fis disparaître dans les eux sombres du Léthé celle que j'avais été pour ne voir que celle que j'étais ici et maintenant.
Mon père ne disait mot. Mais son silence faisait taire toutes les dictatures du monde, tous les cris des gens déjà trop gais avant même d'avoir levé leur verre à la nouvelle année.
Il s'arrêta. je le regardai. Il effleura mon menton d'un index léger. Je levai la tête et découvris le spectacle instantané d'une tour immense.
Mon conte commença pour ne plus s'arrêter. Juste au moment où mon regard enveloppa la tour Eiffel, celle-ci s'illumina et une féerie de couleurs inonda mon âme. Mon coeur et mon corps sentirent l'Hymne à la Joie qui montèrent en eux brusquement.
Mon père joignit sa main à la mienne. Nous restâmes longtemps devant ce spectacle. Bien après que les hommes aient achevé de fêter ce nouvel an. Bien après que les lumières fassent long feu.
Il me dit alors ces mots, simples:
"Ce nouvel an est à toi. La tour Eiffel, cette tour dentelle sera à chaque nouvelle année la tienne."
Karenine Tom (anna S asfkt)
12:50 Publié dans nouvel an | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note



