12.12.2007
Je fais le voeu de confiseries par milliers
A Noël, vers quatorze ou quinze ans, les mets préparés par ma mère étaient délicats, légers et plus raffinés que le pétrole dont l’on manquait cruellement à l’époque. Heureusement, moi aussi j’avais des idées, mais elles n’étaient que des rêves d’agapes sans fin. Jamais réalisées, jamais osées, trop tentantes.
Le 25 décembre, j’attendais, l’esprit en berne, l’estomac gargouillant et l’eau à la bouche, la présentation cérémonieuse des plats sur la table recouverte d’une nappe dorée de fils aussi précieux que les liens qui nous unissaient mon père, ma mère, ma sœur et moi.
Je ne doutais pas de leur amour : nos mains se rejoignaient sous les froufrous des petites jupes de table que ma mère avait ajustées, et ma sœur et moi pressions nos paumes l’une contre l’autre, nos cartilages craquaient comme la promesse de nos cadeaux trônant au pied du sapin.
Mais, en moi, Noël était avant tout Nourriture à Foison. Pleine de honte, je caressais l’ogresse qui se repaissait en moi. Elle rêvait d’un Noël où les cadeaux auraient recouvert son corps, et soulagé son âme de tant de solitude incomprise.
Elle se taisait mais aurait voulu dire, phrase après phrase, ses désirs de sensualité nourricière, et de langueur inassouvie. Elle aurait voulu expliquer. Si elle l’avait fait, elle aurait choisi ces termes qu’elle aurait longuement travaillés pour l’occasion :
«Maman,
Tes nourritures sont trop parcimonieuses, et les gens qui les distribuent en grande surface se moquent de la qualité de ces trésors qui raviraient mon palais. Maman…je ne parviens pas à trouver, pour satisfaire mon appétit de cette dame Gargantua qui s’éveille d’un long sommeil chaque 25 décembre, des sustentations idoines: je cherche des gâteaux géants comme aux fêtes de Dax, des mets qu'on préparerait pour battre des records avec des mirlitons qui y travaillent jour et nuit, des omelettes de Norvège immenses».
Maman m’aurait dit que c’est la tradition d’inviter quelqu’un ou quelqu’une à la Noël. Elle n’aurait pas compris de qui je voulais parler parce que l’existence d’une telle femme était marquée au fer rouge, celui de la reine des pique-assiettes.
Si nous l’avions invitée à notre table cette Dame raffolant de dinde aux marrons et aux châtaignes, pourtant elle aurait pu apaiser la douleur cuisante qui brûlait mon œsophage à force de ronger son frein.
Encore aujourd’hui, à chaque Noël, l’enfant et l’adolescente recluses en moi, rêvent de forêts noires au sommet desquelles les autres et le monde me sembleraient n'être que des lilliputiens pusillanimes.
La veille du réveillon, je songe à des mondes enneigés de crème au marron, de pâtes sablées déroulées à l'infini, de tables de convives regorgeant de plats succulents, de festins moyenâgeux autour desquels je danserais.
J’imagine des gigots géants, des tartes enrubannées de crème blanche et savoureuse qui recouvriraient toute ma silhouette. J’inventerais des personnages fantômes, ces absents qui me manquent tant aujourd’hui, et avec lesquels je partagerais, enfin.
Et seulement alors, à chaque Noël, je monterais sur la table, je danserais délicatement et ne trébucherais jamais entre les verres de cristal.
Puis, mes convives fantoches et moi même commencerions notre festin en proie au démon festif.
Puis m'allongerais.
Et peut-être mourrais.
Non pas d'indigestion
Mais d'inanition d'un amour que je n’ai jamais eu vraiment et que j’attends chaque Noël depuis tout ce temps, l’imagination emplie d’agapes princières.
Anna S (karenine tom)
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Ode à Eugénie
Ode À Eugénie
-Comment vous appelez-vous?"Ils me demandent ça les gens du SAMU Social
-Comment vous appelez-vous Madame?...
Je les tiens à distance, moi
Ces gens-ci qui nous appellent nous "ces gens-là"
Oh! c'est pas méchant...
Seulement ça rajoute une brique dans le grand mur qui nous séparent des Logés Par derrière la grande avenue, les grands hôtels, voyez, là bas...
Dans cette vie-ci, j'ai plus rien
Mon manteau, ma couverture, un chausson, une écharpe soie donnée par mon fils
Mort dans la rue,
J'la garde toujours sur ma tête pour pas qu'il sorte de ma mémoire
Oh! c'est pas pour ça que je pleur'
Madame qui a peur pour moi
Qui veut que je m'assois
Dans sa camionnette blanche chauffée
C'est pas pour ça...
Parce que même exsangue, livide, les larmes dans mes yeux pâles
Ne coulent pas du fleuve tristesse
Messieurs de l'aide aux Pauvres
Ne submergent plus mes iris à cause du froid
Madame qui tente de me prendre la main
Ma paluche vieille, rabougrie, sale, cornée
Comme ce vieux corps que je traîne dans la rue
Depuis vingt Noëls maintenant
Oui... ça passe monsieur l'agent
C'est vrai je mouche beaucoup, vous dites vrai;
Mademoiselle bénévole
Mais à chaque Père Noël qui passe...
Oh! Des gens de la rue parfois qui ont la chance de trouver ce petit boulot
A chaque Noël qui passe...
-Madame... pourquoi pleurez-vous? Qu'est ce qui ne va pas aujourd'hui? qu'ils me demandent!
-Qu'est ce que vous avez là dans votre main?
-C'est un dessin de Minuit?
Monsieur des forces de l'Ordre Social
Ce n'est pas un dessin
C'est mon calendrier de l'Avent
J'économise sur ma bouteille qui me fait oublier
Pour, chaque avant-Noël me l'acheter
Comme ça, moi aussi, je compte les jours jusqu'au final
Alors pensez! votre couverture, votre foyer banal
Plein de pauvres comme moi, charriées bientôt par la Faucheuse
J'en veux pas, en mon temps vous savez... j'étais une bonne gagneuse
J'ai la tête rongée par les mites, les poux et le malheur
Mais il me reste quelque chose
Au revoir Messieurs Dames
Surtout bon Noël à vous!
Si après les fêtes vous me retrouvez
Raide
Morte
Crottée par les fêtards de la saint Nicolas
Rappelez-vous
Je m'appelais Eugénie.
Anna S (dite karenine tom)
13:10 Publié dans Noël | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
02.12.2007
"Mes moufles et mes flocons"
Un jour de 75. 4 ans et 7 mois. L'exactitude est la politesse des enfants. Logique imparable que j'avais notifié dans mon tout petit carnet sans spirales, orné de "féeriques", fleurs incroyables dont maman m'avait appris le nom deux jours avant le réveillon. Car, même petite, j'avais estimé que j'était en droit de revendiquer, moi aussi, d'avoir "un Noyel Férique", et la correction langagière de maman avait pris pour comparaison ces myosotis peintes sur la couverture cartonnée de mon carnet de confidences:
"Non, ma petite chérie, non... On dit féerique. Tu vois, c'est comme ces fleurs... là... sur ton petit carnet... elles sont "féeriques"".
Pour être sûre de ce que l'on m'avançait, car après tout, c'était bientôt Noël, on pouvait aussi me raconter des histoires, et à moi, il ne fallait pas me narrer de craques. J'avais 4 ans trois quarts et j'étais en pleine période de doutes: finalement cette histoire de Père Noël, heureux géniteur de cette somptueuse période de cadeaux, n'était-elle pas qu'une sombre histoire de mariage contre Nature avec la dame du même Nom?
En outre, dix minutes avant ma requête d'un "noyel férique" exprimé à ma mère, je venais de voir, assise sur les genoux de papa, des gens serrés les uns contre les autres dans le rectangle de la télévision, "revendiquant, disait le journaliste, lui bien couvert d'une épaisse pelisse, le droit à un "Noël féerique".
...
D'accord. J'avais mal compris le mot mais je l'avais transcris comme j'avais pu. Je décidai de me joindre à eux. je me sentais d'autant plus concernée que moi, j'avais ma robe rouge en laine épaisse, parfaitement ajustée à mon petit corps de 4 ans, alors que les gens dans le rectangle avaient l'air d'avoir froid, vêtus de pauvres manteaux, ressemblant aux nôtres, élimés, et que maman donnait aux compagnons des pauvres quand ils venaient.
"Pour que les gens qui ont faim puissent au moins avoir chaud l'hiver" disait-elle.
Autre chose m'avait choquée: c'était Noël, et à la radio, on entendait des tas de voix qui criaient à qui mieux mieux:
"Bon Noël à Jeanne, Sophie et à mon petit amour, Romain!!... et aussi à mémé Jeannine".
Bref, tout le monde se nommait, s'interpellait, et les gens du rectangle eux, on n'avait même pas donné leurs noms.
le jour de Noël, je réalisais donc deux choses très importantes:
1. Pour les gens de la télévision, les pauvres n'avaient pas de noms. C'était des sans-nom parce qu'on leur accordait pas le droit de se souhaiter entre eux un joyeux Noël à la radio.
2. Les féeriques étaient des fleurs comme sur mon carnet. Mais en feuilletant l'herbier de ma mère en catimini - alors qu'elle préparait la table qu'elle recouvrait d'or et d'argent déclinés en timbales et couverts délicatement alignés- je tombai pile sur les fleurs de mon carnet, en vrai, et je lis, éberluée, juste à côté du velours d'une corolle de féerique: "Myosotis" - 1973.
Alors c'était Noël et on me mentait? on me disait qu'une ou un myosotis, est ce que je savais moi, était une "féerique"?
La colère me monta aux joues, lesquelles devinrent plus écarlates que ma robe tout en laine. Je me tournai brusquement vers maman qui, juchée au sommet de notre escabeau de bois, fixait l'Etoile du berger à la cime de notre magnifique sapin où pas un ange ne manquait, et la regardai ardemment, ma bouche formant un petit bourrelet de colère au dessus de mon menton.
L'ange parmi les anges me dit alors:
"Ma petite chérie? qu'est ce que tu as encore?".
Elle se mit à rire, ce qui lui donna un air de reine des neiges, sa silhouette se découpant sur la large vitre du grand salon, derrière laquelle les premiers flocons s'étaient mis doucement à tomber.
Puis encore:
"Allez viens ma chérie! Viens m'aider à placer les derniers cadeaux sous le sapin. Viens, nous allons jeter de la neige sur les branches. Viens, cela va être "super" comme tu dis, ma chérie!"
Effectivement, c'était un de mes grands bonheurs que de jeter de petites boules de coton au hasard des branches du sapin de Noël, et j'attendais cela avec impatience, depuis un an.
Au lieu de cela, je refusai et partit tout de go vers la véranda, en chipant au passage mes moufles rembourrées de mille quartiers laineux, enfonçai mon bonnet blanc sur ma tête, sautai dans mes après skis sans prendre le temps de remonter le fermeture, et dévalai les escaliers qui menaient à l'extérieur, à la neige, somme toute à l'incarnation du ciel de Noël sur mes terres et dans mes mains.
Ma mère accourut au dehors et s'écria:
-Anna, mais qu'est-ce que tu fais? tu vas salir ta robe, tu vas attraper froid, tu vas être gelée!!! Anna, c'est ton Noël, tu te souviens... la féerie!
Je n'avais que faire de ma robe rouge toute neuve, et je me roulai dans la neige que je mangeai comme une glace offerte par les cieux généreux et me relevai, triomphante:
- Les féeriques, c'est pas des fleurs maman. Ca existe pas. La Féerie de Noël, j'suis en train de la manger maman!!! regarde!! et je partage la féerie avec, tu sais, les sans noms de la télé. Ils ont pas d'habits, ils ont rien, maman!! Si je fais comme eux, peut être ils se sentiront moins seuls. Maman je sais: je vais leur donner un peu de féerie de notre jardin!!
Et d'un seul geste, j'ôtais ma robe que je jetais vivement dans la neige. En petite culotte dans la neige, je me sentais vivre, et je sentais les milliers de coeurs affamés grelotter avec le mien.
Ce Noël de 75 marqua ma première prise de conscience. Ce fut sans doute le plus magnifique des cadeaux que je pus recevoir et donner: je me souviens aussi de ma mère me serrant dans ses bras, car je m'étais évanouie sous la brûlure du froid, et elle pleurant, la tête dans mes blonds cheveux. Et ses mots, que nous nous répétons à tour de rôle, chaque Noël depuis cette date:
-Ma chérie... je t'aime tant... voici le plus beau cadeau que tu puisses faire à ceux qui ont faim et froid. Voici la plus belle leçon que tu puisses donner à ta maman: la seule féerie de Noël, ce n'est pas l'étoile du berger, ce ne sont pas les cadeaux. C'est toi, grelottant dans cette neige, toi, qui veut tout donner, toi ma fille mon ange, toi que j'aime tant. Je me souviendrai longtemps de ce mot que tu as incarné aujourd'hui: la générosité du haut de tes quatre ans."
Mon plus beau cadeau, à moi, fut qu'elle me porta dans ses bras jusqu'au domaine familial, me couvrit de baisers ocellés, et quand je me réveillai, la main de ma mère filant doucement dans mes cheveux, il était Minuit. Dans une minute, nous serions le 25 décembre 1975."
anna S dite karenine tom
12:15 Publié dans Noël | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note



