26.06.2006

"Des fois"

-Oui, mais ça n'se dit pas.

-Quoi? de quoi qui n'se dit pas?

-Des fois: ça n'se dit pas.

-Oui mais moi je l'dis quand même.

 

 

Mon Amour rit, sourit, et je me dis que même vêtue de ma toge professorale, je suis une fille comme les autres après tout. J'ai aussi droit moi, d'aimer mes erreurs et de les refaire plein de fois!

Son sourire m'emplit de désir de l'aimer encore plus, m'innonde de joie, et me fait me dire qu'il est heureux que je dise "des fois". Ca veut dire que même si j'en fais plein dans ma langue, des fautes, il m'aimera quand même.

"Des fois", pense t il peut être, ça fait partie de mon charme. Mais si je décidais de faire attention et de ne plus faire cette erreur, si un jour je me prenais à tout le temps me surveiller et à dire quand il le faut, au moment où il le faut, au détour d'une phrase sonnante et trébuchante d'adjectifs placés et enserrés dans leur grammaire native comme une jeune fille dans une robe corsetée au millimètre près:

"Parfois..."...il est probable que j'en perdrais le goût pour écrire et pour rire à ses côtés, en mélangeant mes expressions favorites et incorrectes au côté des siennes.

Ce serait le temps de la monotonie, des jours qui s'écouleraient sans surprise, d'un amour qui commencerait à prendre les tons maussades de la pluie et des gens tristes, toujours plus tristes, de ne pas avoir de fantaisies, et bientôt désespérés de n'avoir su partager avec leur autre, leur amour pour toujours, leur plaisir de dire des sottises, de faire des bêtises, et de les refaire tellement c'est bon. Tout à fait comme l'amour qui se renouvelle à chaque fois qu'on le fait...

Mais que se passerait il avec celui que j'aime alors? je deviendrais une fille qui se prend très au sérieux. Et je dirais:

-Ca le fait parfois... au lieu de "ça le fait des fois"!!

Et là ça ne le ferait plus justement. Mon amour serait triste comme un jour sans pain du fait que je ne dise plus des fois, peut etre que cela ferait l'objet de dépôts dans le sac à grosses colères entre nous; peut être qu'un jour il arriverait, et me dirait:

-Je te quitte.

-Pourquoi?

-Tu ne dis plus "des fois".

Et il s'en irait mélancolique à la recherche d'une fille qui commettrait des bourdes, des erreurs grosses comme elle avant, qui ferait tout tomber et casserait les verres comme elle autrefois, du temps où elle était vivante.

Auparavant, lui, voyant qu'elle se serait corrigée obstinément et aurait banni le tendre "des fois", se  serait privé à son tour, et n'aurait plus dit ces phrases fétiches qu'elle aimait tant, et qu'elle ne se fatiguait jamais de corriger, juste par taquinerie intellectuelle:

-Je vais à Printemps.

 -Non! c'est au Printemps.

-Ah oui! c'est vrai.

Et le pardon qu'il lui disait dans un souffle juste après le "oui c'est vrai" valait toutes les langages parfaits, toutes les grammaires sues par coeur. Elle avait fait et continuait à faire de ces petits trébuchements un lien entre elle et son très grand Amour.

Juste parce qu'il lui montrait que son "des fois" valait son "à printemps", et que tous les deux se trouvaient bien ensemble comme ça, avec leurs habitudes coupables de langage, mais bonnes comme l'amour qui les réunissaient..."

 

asfkt