02.03.2009

"Etat de crise"

 

"Et quand elle se lève, c’est comme si nous la trainions à la lapidation. La place publique, nous dit elle, serait une indigente punition qui honorerait son méfait de bien trop de largesses. Aussi reste t elle dans une constante supplique, auprès de nous, qui ne lui sommes d’aucun secours. Elle souffre d’un mal qui fissure sa légende comme des murs qui se lézardent d’être exposés à la sombre fureur de soleils incendiaires.

 Elle est là, figée, alors qu’elle se consume, forêt accablée par la flamme de ces terroristes affamés de reconnaissance.

Sa douleur, elle ne nous la conte jamais. Son visage est  un astre sombre et rutilant, asséché par des larmes qu’elle porte au cumul des tourments en refusant obstinément le pardon à cette enfant qu’elle connut, dévastée par le désintérêt d’un père que les sentiments n’avaient jamais effleuré qu’à la naissance.

Elle se pense, se vit, se voit, se sent, se lève, se couche, s’assied, et se juge à l’aune de ce tribunal nourri de violence, de vengeance et évitant toujours de rendre à ce cœur, devenu une salle des pas perdus, une honnête justice. Elle ne fait jamais appel et il n’y a pas de délibéré : elle pèse de tout son poids sur le sort de cette jeune enfant qu’elle fut, et rend une justice expéditive. Il n’y a pas de quartier, les femmes qu’elle ne sera pas, et les enfants qu’elle n’aura pas, ne passent pas avant elle qui ne se nomme plus autrement que « coupable ».

L’aube qui vient est toujours trop jeune pour cette condamnée qui n’attend que le crépuscule suivant pour reprendre son deuil.

Elle ne songe pas à prendre le maquis pour se protéger de sa main meurtrière, ni ne fuit ce sombre centaure jamais très éloigné d’elle à en juger le regard qu’elle jette à ses côtés, tout le temps que je suis avec elle, et me juge moi aussi si je me laisse aller à lui redire mon amour pour elle.

Il ne s’agit alors plus que d’un assaut constant contre elle-même et elle guerroie en terre sainte, foulant  aux pieds ses propres troupes, abattant ses remparts et laissant l’écheveau de la dévastation se dévider jusqu’à séparer son propre corps de son esprit. 

Elle reste ainsi, les cheveux dans les yeux. Sa figure n’est plus humaine : elle porte désormais la douleur inexprimée de celles qui l’engendrèrent.

Il semble qu’elle ait dû offenser l’Univers Amoureux pour se mettre ainsi au ban de l’humanité. Sa seule vue me glace car ce qui est à l’intérieur et que l’on protège habituellement, ces organes que sont le cœur et ces pneumatiques d’afflux sanguin… tout cela qui nous maintient en vie et que l’on ne regarde pas, faute d’y perdre la vue si l’on apercevait cet immense rouage qu’est notre biologie, est chez elle, écorché à vif, et ses mains ne sont plus que des hématomes de tristesse, où le sang a caillé, et les doigts tordus de douleur, ont pris la forme même de ces prie dieu qui ne demandent qu’à expirer.

La beauté est chez elle cette fatalité qui nous fait détourner la tête parce qu’elle l’a laissée en guise d’adieu à celui qu’elle laissa, et ses airs angéliques qu’elle avait autrefois, ses sourires attirants et fiévreux, s’en sont allés avec celui qu’elle a quitté.

Elle n’est pas l’ombre d’elle-même, elle n’est pas un fantôme implorant l’amour. Elle est le cri, la déchirure originelle de la séparation d’avec l’être avec qui naquit l’amour, elle est les ruines après la guerre, et les morts qu’elle a entrainés dans sa chute l’accompagnent même au sommeil.

Elle n’enlace plus personne et comme privée de cœur, elle s’est enserrée dans l’étau de ses chagrins qu’il nous est impossible, à nous qui la connaissions hier, de rompre.

Ses vis d’un alliage incertain qui soutiennent cette tour de cristal désormais faite d’écrous n’est plus l’objet d’une lutte pour la souveraineté car elle y a décrété sa propre capitulation.

Faute de croire en sa présomption d’innocence, celle que j’aimais et que j’aime encore, s’est ainsi faite prisonnière et se meurt, sourde, aveugle, et dévêtue en un monde car elle a choisi d’y élire, contre ces forces vitales issues de notre union, contractée en des temps si reculés que j’ai oublié à quel âge d’or nous nous tenions serrées l’une contre l’autre, la folie de l’attachement aux enfers. »

asfkt

 

 

11.09.2007

"Dialogue avec Elle"

"-Mais vous ne devrez, en aucun cas, vous torturer avec les conséquences possibles et funestes de vos actes. Jamais.

-Pourquoi?! s'écria-t-elle, éperdue. C'est mon dernier remède. C'est la seule chose capable de me stopper, de barrer la route à la maladie. Pourquoi est ce que je ne pourrais pas m'en servir pour y échapper?

Le rebouteux contemplait les yeux de sa patiente tranquillement. Il remarqua des vagues salées qui forçaient le passage à niveau dans une ligne d'horizon qui ne méritait pas ça. En tant que professionnel, il se faisait un devoir de ne pas être touché. Par conséquent, il nétait pas tenté de lui donner de faux espoirs.

Il se cala dans son siège et recommença à parler en regardant le ciel par dessus son épaule.

-...Parce que lorsque l'on pense aux conséquences de ses actes a postériori, celles-ci, même si elles représentent un degré de nuisance évident pour soi-même, ne dissuadent pas de commettre ces actes.

 

Après un temps d'arrêt, qu'il imposa à sa patiente afin que ses paroles fassent leur chemin dans son corps, il la fixa à  nouveau dans la ligne de mire.

-C'est même tentant, encore plus tentant. Ne croyez pas que visualiser le pire va vous aider à faire face à la maladie et son cortège de syndromes. Au contraire, vous prendrez le problème à l'envers et au lieu de vous laisser tranquille, les actes se rapelleront à votre bon souvenir en commençant par la fin. Mais plus vous réfléchirez à la suite de vos choix pulsionnels, moins vous pourrez décider sereinement. C'est un piège de la maladie: créer une tension de plus chez vous.

 

-Mais comment puis je faire alors? dites moi!!! Comment reprendre la lutte?

-Je ne sais pas comment vous pouvez faire. Je sais juste ce qu'il ne faut pas faire, et ce qu'il est préférable de faire en fonction de votre personnalité.

-Et quelle est ma personnalité? et de sourire ironiquement, histoire de voiler son narcissisme aigu pensa t elle dans le même temps.

-Vous souffrez d'une faille narcissique très profonde. Un grand canyon que vous vous forcez à arpenter en prenant le maximum de risques, et vous y faites des chutes vertigineuses qui vous abîment, et vous empêche d'avancer. Vous faites du sur place pour vous aveugler sur cette vie qui vous fait tellement peur.

-Qu'est ce qui va se passer si je n'arrive pas à surmonter ma maladie?

-Inutile d'attendre de moi que je vous énumère les conséquences fatales d'un tel abandon. Vous allez ressortir d'ici, gonflée à bloc, vous priver comme un jour sans faim, pour mieux vous écorcher le visage sur un échec le lendemain, tant vous aurez placé la barre trop haut. Je ne sais pas ce qui se passera mais il ne se passera pas ce que vous aurez décidé, mais ce que votre syndrome aura choisi pour vous.

-Oui...

Il eut un geste de lassitude.

-Mais vous savez très bien tout cela Mademoiselle, vous le savez...

-...

-Dites moi ce que vous ressentez quand vous laissez la maladie vous submerger.

-C'est comme un grand gouffre qui...

-Non. Enumérez dans l'ordre. Gardez vos belles phrases pour en faire un livre. Le temps vous est compté.

-Frustration. Enorme. Dégoût. Peur terrible de se corrompre. Du gavage. D'oie. Aucun goût, aucun plaisir. Beaucoup de remords. La vie qui s'arrête. Pas pour faire une pause sereine, pas pour se détendre. Un goût de mort sordide. L'incapacité totale de continuer. Une "ITT permanente". Une souffrance à cause d'un ventre tendu comme une peau de tambour. Aucun goût pour rien. La crise engendre la crise. Difficile d'arrêter. Danger pour soi même tant la violence contre soi est forte. Dans le gavage, la matraitrance, le refus de vivre, le refus d'essayer, le refus de s'accepter, le refus de penser qu'on peut gérer tant de compliments, tant de contre avis, tant d'opposants tout en restant ... sereine.

-Ok. Voici ce que vous allez faire.

-Comment ça? aucun commentaire? non mais vous avez sondé la profondeur de ce que je vous ai énuméré?

-Non. J'ai écouté. Je ne suis pas métaphysicien. Je suis rebouteux. Vous voulez faire face? oui? non?

-Si.

-Alors voilà ce que vous allez faire: énumérez moi les causes. Dans l'ordre.

-L'ennui. Le sentiment de rejet. Les compliments des autres. Le travail. La répétition dans le travail. La frustration. L'anticipation. Le pessimisme. Une mauvaise gestion de l'effort: trop de tension d'un seul coup. Et finalement ça cède.

-Compte tenu de cela, vous allez faire les choses suivantes. Procédez méthodiquement. Les quinze premiers jours vont être en dents de scie. Tenez bon. Les livres sont votre atout.

-Pardon?

-Les livres sont votre atout.

-...

-D'accord.

- Pour l'ennui: un livre toujours à portée de main. Vous vous jetez tranquillement dessus dès que vous avez la sensation que l'ennui vous submergera peut être dans la journée.

              Un thé. Mais pas un grand bol. Une tasse. Moyenne. Sans lait. 4 édulcorants maximum.

              Le ciel.

              La relaxation.

Tout ça peut se succéder en une heure, le principal étant que vous ayiez l'esprit occupé.

Le sentiment de rejet: zen. Ce n'est pas grave? Une réflexion bien sentie de votre part fera l'affaire. Une, pas deux. Sans quoi vous allez vous sentir coupable de je ne sais quoi.

Les compliments: vous êtes belle. Vous ne l'acceptez pas, tant vous ne vous aimez pas. Là il y a un travail de fond à faire. Ce n'est pas facile, dans la mesure où votre propre directeur vous en a fait le reproche éhonté. Ce bedeau dit n'importe quoi. Ce reproche, je n'ai pas besoin de vous le dire, ne fait que vous lancer en plein visage son propre désir, non assumé. Pauvre homme. Ah la la. Pour parer au plus pressé, acceptez les compliments, puis dites quand vous en avez assez. Simplement. Directement. A qui que ce soit. Ne mettez pas vos gants de velours. Luttez à mains nues, vous êtes experte dans le maniement du sabre à l'oral.

Maintenant, le travail et la frustration, la répétition, sont liés à votre environnement professionnel. C'est un tout. Les remèdes suivants devront vous permettre de patienter. S'il fait gris, acceptez le en vous disant que le seul élément lumineux, c'est vous. Eclairez, sans en faire trop, en ne dispensant pas de clarté à ceux qui ne peuvent vous conduire que sur de boueux sentiers et autres chemins obscurs. Vous voyez de qui je veux parler?

-Oui.

 

-En conclusion de cette ordonnance, en tout cas en guise de, écrivez. Vous avez les mots à fleur de peau.

Elle s'en alla. Il la vit se lever lentement, un sourire de circonstance, et les yeux mouillés au bord du serrement de mains. Elle ferma la porte avec douceur. Lui, il ouvrit le dossier d'une autre patiente, très différente.

Elle, elle se dit qu'il allait lui falloir du temps, dont elle aurait voulu maintenant ralentir le cours, afin de peser chaque mot du rebouteux. Mais il n'était pas besoin de procéder à une pesée. Il suffisait d'appliquer mécaniquement, comme une gymnastique quotidienne. Son travail lui déplaisait, mais pas tant que cela. Il allait falloir se ménager beaucoup de portes d'évasion avec son ordonnance toujours dans la poche revolver de son jean fétiche."

 

asfkt

26.06.2006

Non admise

"Au concours des enfants, j'ai été refusée. Pas la carrure. Pas suffisamment sécure pour oser s'avancer. Tenter de dire à ses deux parents: aimez moi comme je suis. Pas la droiture. Pas assez confiante. Pas assez téméraire. Pas assez tout. J'ai cru qu'il fallait faire, agir, réussir mais ne jamais s'en glorifier, baisser la tête même si ce n'était pas pratique pour pratiquer le saut en hauteur de la meilleure en tout: réussir, s'auto dominer, se culpabiliser, ne pas se regarder le nombril encore moins le ciel, pour atteindre l'excellence à l'unanimité du jury.  Le leur, relégué par celui des professeurs, des médecins, de toute figure en imposant... je veux dire tout ce qui pouvait faire office de jugement et d'appréciation paternels.

Pendant dix neuf annuités. Vivre sous cette coupe. S'en vouloir à la moindre erreur en se mordant la lèvre supérieure jusqu'au sang. S'abîmer dans d'illusoires reproches à l'idée qu'on va peut être rater ses examens, c'est à dire risquer de perdre leur amour. Attendre le verdict de fin d'année, dans toutes les matières, mais aussi dans ce qu'ils appelaient "les loisirs", danse violon hand ball confondus... attendre dans l'angoisse impérieuse et enragée, les poings serrés et le menton obstinément baissé sur son coeur, d'être reçue.

Pas seulement à l'école et à la danse et au violon. Mais surtout dans leur coeur, leur estime, leur amour.

 Depuis tout ce temps, on ne m'a rien dit. J'ai raté l'examen de "l'enfant-digne-d'être-aimé-pour-soi", en secret. On ne me l'a pas dit pour ne pas me faire mal. Mais on me l'a fait sentir. Alors j'ai développé un esprit avec du brillant, un corps soumis à restriction, une intelligence que mes parents avaient commandé en magasin. J'ai travaillé dur pour avoir tout ça. Et j'ai été grandement aimée. Pour tout mon beau travail d'enfant accompli. Aujourd'hui, je ne sais pas qui je suis. Je ne sais pas ne rien faire, rester là, les bras ballants et le nez au vent, et  si je me l'accorde, c'est en redoutant la suite, en craignant de me faire disputer, parce que je ne peux pas croire qu'on peut m'aimer simplement pour ce que je suis. Même quand j'ai ces bras là et ce nez là.

Si je devais emmener mes parents au tribunal des enfants je leur dirais:

"Je vous accuse de ne m'avoir fait croire ce qui est irréalisable: à savoir être toujours plus que soi, dans une quête éperdue de reconnaissance de soi par l'autre".

 

 J'ajouterais, devant leur silence alors éperdu de souffrance:

 

"Moi aussi j'ai mal. Mais est ce que vous vous en êtes réellement rendus compte quand je n'étais qu'une enfant?

J'ai mal.  je ne vs aime plus. Je m'en vais".

 

Et je partirais. En sanglotant comme jamais, avec toute la douleur emmagasinée dans mon sac d'enfant, depuis toutes ces années. Forcément, ça serait comme un cri de souffrance déchirant l'atmosphère et tous les lieux paisibles des alentours, sur une bonne trentaine de kilomètres. Au moins.

 

Comme une enfant pleine de dépit qui souffre depuis 19 ans, je partirais, en trébuchant de rage incomprise, sur les bancs des gens qui, passant par là juste avant ma déclaration, en auraient perçu les échos et auraient décidé d'assister au procès de mes deux parentés. Simplement, diraient ils dans une interview, parce qu'"ils aiment bien le spectacle et puis la justice aussi, quand même!".. enfin la justice... enfin en tous les cas, celle qu'on rend sur le petit écran et qui connaît toujours un heureux dénouement. C'est le désir de vengeance de la "vox populi" et puis, c'est pratique parce qu'on peut cracher sans peur, puisqu'on est plusieurs devant la télévision à être du même avis, sur ceux qui sont accusés. C'est pour ça qu'en me relevant de ma chute, je n'oublierais pas de les fustiger du regard en leur intimant l'ordre de ne pas juger mes parents, sous peine de représailles sanglantes de ma part.

Et faire que mes yeux percent leurs coeurs, pour qu'ils se sentent trempés de honte jusqu'à l'os, celle d'être entrés dans les histoires de ma famille sans qu'aucun membre de celle-ci ne leur ait donné un ticket d'entrée.

 Je serais la seule à pouvoir surseoir au jugement irrévocable de mes géniteurs. Je serais la seule à pouvoir leur ordonner de me regarder vraiment, maintenant. Maintenant!... nue dans mon âme, au travers des blessures de mon corps, au travers de la maladie qui l'a abîmé, juste pour leux beaux yeux. Pleine de haine, je les obligerais à me regarder bien en face. Après être partie, je reviendrais sans jamais leur laisser le moindre répit pour détourner le regard.

Mais ça ne serait pas juste pour mes deux parents. Parce que je n'ai plus la taille pour etre une enfant. Je devrais auparavant me départir de mes images, de mes souvenirs, de toute mon enfance, enlever mes souliers qui me chaussent en trente deux, relever la tête, affirmer mon buste en avant et les inviter pour leur parler, comme une adulte qui aime deux autres adultes. Jusque dans leurs illusions d'anciens enfants.

 

Meme pour leurs erreurs.. inconscientes. Cruelles parce que faites sous le sceau de l'amour, en tte bonne foi.

Et leur pardonner pour avoir fait de moi, ce que je suis encore aujour'd'hui, après trente cinq années: une si parfaite et magnifique enfant..."

 

asfkt