15.04.2009
"Ce n'est que du lait"
Sur un paquet de poudre de lait. Du jaune, en forme d’étoile de soleil. Du rouge aussi, sûrement pour la force. Et puis du vert en forme d’accent, certainement, pour évoquer la vitalité… sur un simple carton de lait, en plus de ce mélange trop riche de couleurs pour un breuvage dépourvu de toutes matières grasses, il y a aussi toute une mine d’informations, mais surtout il y a celle-ci comme un rappel à l’ordre, comme un « ce que vous êtes en train de penser ou même d’imaginer est faux » et nous prévenons toute tentative de curiosité personnelle par cette exclamation : « Régal-lait, c’est du lait et rien d’autre ! ». Mais oui, qu’alliez vous vous apprêter à penser ? Là de suite ? Avant même d’acheter notre concept auquel vous vous abreuvez depuis presque 20 ans ? A savoir du lait sans additif, sans exhausteur de goût, sans ajout, sans matières grasses, sans glucides ou presque, sans crème, il n’y a même plus le goût du lait, donc que demandez vous de plus ? Du lait sans lait en fait ! il n’y a rien dedans ! Sauf… l’essentiel du lait, dont même l’eau s’est évaporée : nous y avons veillé dans nos fermes velvétiques, et il n’y a là non plus de saveur, de gourmandise, rien qui suscite l’envie, non… il y a là ce qui vous correspond, à vous, adeptes de la société aseptisée que nous vous vendons… il y a là l’essentiel du lait en petites granulés.
Nous pouvons, après cette phrase qui vous réglemente l’envie de tartelettes au chocolat (au lait) plus vite qu’un code du bien manger, histoire d’accompagner la tasse de lait vaporisé, nous permettre de vous interpeller dans un français approximatif sur cette même boîte, mais vous, on vous connaît, vous ne retiendrez que quelques mots : vous êtes un consommateur Lambda au moment où vous achetez, et pas un enseignant, un amoureux des belles lettres.
Vous avez faim ! Vous avez soif !
Donc, on peut vous raconter n’importe quoi. Pourvu que vous reteniez les gros titres en rouge sur la tranche de la boîte … Oui, à ce moment là de votre journée, vous n’êtes pas plus avancé que lorsque vous en étiez au cours élémentaire à apprendre les lettres en couleurs. Nous vous rappelons à cet état, et nous choyons l’enfant en vous, celui là même qui va se précipiter sur les swarties de toutes les couleurs aussi au rayon sucreries, vous savez ?...Reconnaissez que nous avons du mérite tout de même. Donc Régal-lait vous facilite le lait… Qu’est ce que cela peut bien vouloir dire, vous demandez-vous ? Que le lait est devenu une denrée rare ? que sans la firme Régal’, vous devriez aller traire les vaches vous-mêmes à force de lait bourru dans les veines, et des pailles plein les escarpins, de la bouse collée aux cheveux ? Non ça n’est pas ça. C’est juste que nous vous permettons de cuisiner et de boire chaud. « Mais alors, vous nous rendez la cuisine facile et pas le lait », allez vous objecter. Oui… mais il est plus avantageux pour nous que vous repensiez à votre première interprétation, plus poussée même si erronée : c’est mieux pour nos chiffres de vente.
Après, le consommateur peut s’interroger. Nous avons également prévu l’oisiveté intellectuelle de cette sorte de buveurs de lait sans scrupules qui commenceront à développer une lente paranoïa : « Ces gens sont en fait des facilitateurs logisticiens qui traquent le conservateur qui permet à notre nourriture de ne pas moisir dans nos placards, ils sont intelligents, voire machiavéliques… il n’y a pas de conservateur dans leur poudreuse lactée… où veulent ils en venir exactement ? je bois depuis dix ans une tasse de café assaisonnée de regal-lait et c’est seulement maintenant que je commence à me demander pourquoi je me sens si fatigué ? quels hommes ces gens de regal-lait ! ça m’effraie… mais tout de même que veulent ils dire par là ? … ».
C’est tout ce qu’un simple paquet de notre marque peut provoquer comme réactions indésirables : la réflexion, la fantasmagorie, la peur aussi… oui somme toute, rien de bien affolant, puisque c’est dans ce climat que nous vivons et il est bien qu’il en soit ainsi, puisque cela empêche de penser au vrai terrorisme qui est ailleurs…non ? »
ASFKT
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19.02.2009
"Il est des femmes qui ne hurlent pas"
Ce temps semble lointain, voir révolu. La révolte gronde toujours et oppose deux prédateurs en cage que je ne tiens à bonne distance que par une force que je ne me connaissais pas: la sérénité.
ps: il semble que les tirets se soient emmêlés... il se trouve qu'un texte une fois écrit, je manque toujours le parapher, non pas à la fin, d'un asfkt, mais d'un: "je ne relis pas!"...
22.06.2008
"Il est des femmes qui ne hurlent pas"
«Ana: -Je crois qu’elle ne dit rien, mais qu’elle est en train de nous écrire.
Nervosia : -Tu crois ? (Faisant un mouvement de côté, comme pour s’assurer que personne n’est en train de les épier.)
Ana: -Oui, au moment même où je te parle et où nous sommes assises côte à côte. Inutile de regarder derrière nous, Nervi, elle n’est pas avec nous. Elle ne nous connaît pas personnellement.
Nervosia : -Bah comment elle peut nous écrire alors? Si elle ne nous connaît pas!?!
Ana (agitant presque hystériquement un pied très menu au bout d’une cheville toute gracile): -Stupide va! Quand je dis qu’elle est en train de nous écrire, je parle par métaphore ! Je veux dire par là qu’elle décrit nos effets, qu’elle parle de nous, enfin sur nous, si tu préfères !
Nervosia (Très vexée, au bord des larmes): -D’accord... Pourquoi tu me parles comme ça ? C’est comme ça que tu parles aux gens de ta famille ? … (d’une voix tremblante). On est sœurs je te rappelle. Tu n’as pas à me parler sur ce ton. Nous dînons chez les mêmes gens, nous partageons le même lit défait, on rit ensemble, on fait des dégâts ensemble, et je suis née avant toi! …(Elle éclate en sanglots)
Ana (très froide, un sourire ironique sur ses lèvres pâles) : -Non mais tu t’es vue ? avec tes vêtements qui font hiver, printemps, été, parce que tu ne peux pas changer de fringues tant tu es bouffie par la souffrance ? (A ces mots, Nervosia redouble de larmes et se jette à ses pieds)…
Nervosia: - Ne dis pas ça, Ana ! Ne me fais pas de mal comme ça ! A chaque fois, depuis que nous avons été découvertes, depuis cent ans que nous sommes ensemble, tu me fais du mal en me rejetant, en m’attaquant sur mon physique. Dis que je suis grosse, oui! mais tu oublies une chose: je suis grosse des crises qu’elles font pour se sauver de toi, de ton emprise, Ana, quand tu les affames ! Sans moi, tu n’existerais plus. A force de les faire toutes crever d’inanition, tu serais seule et tu ne pourrais plus… (elle renifle en se mouchant dans ses jupes. De la morve coule sur la jambe squelettique d’Ana). (Puis d’un ton apeuré)… tu ne serais même plus à la mode tiens!
Ana regarde au loin, cesse de s’agiter. Elle se lève brutalement, laissant Nervosia choir lourdement sur le sol. Elle fait mine de s’en aller.
Nervosia (prise de panique, se met à hurler) : -Ana !! où vas-tu ? reste avec moi ! je t’en prie ! ne t’en vas pas. Ana! Je regrette ce que j’ai dit. Je ne le pensais pas. Je… je t’aime ! (Elle sanglote affreusement et arrive à prononcer ses dernières paroles. Puis, suffoquante): Je.. ne peux… pas vivre sans toi… Ana…
Ana revient lentement sur ses pas. Se penche sur le dos voûté de Nervosia. Repousse ses longs cheveux gras. Puis caresse, comme avec douceur, le cou adipeux de Nervosia. Celle-ci relève la tête, comme électrisée par un choc nerveux, et pose surAna un regard empli de reconnaissance, d’amour et de désarroi. Elles se regardent ainsi quelques minutes, Ana continuant à caresser la baleine dans le cou de Nervosia.
Ana (d’une voix douce) :- Alors ? finalement, c’est toi qui as besoin de moi?
Nervosia : -Oui ! oui c’est moi. (Ana se penche alors et se mouche violemment dans les longs cheveux graisseux de Nervosia, prise de pitié devant ce qu’elle considère comme une tare: une grosse femme hurlant et pleurant comme un gros bébé. Nervosia hurle de nouveau. Elle tente de se sauver, mais tombe, sous son propre poids, humiliée, par-dessus le banc où Ana et elle étaient assises au début).
Ana (triomphante): -Je suis la faim. Je hante les toutes jeunes filles, puis les femmes. Tu n’es que mon complément, tu n’es que la bouffe sur laquelle elles se vengent lorsque je suis trop dure avec elles. (Elle remet son collier de perles de verre en place et secoue lentement ses mèches dorées par le soleil). Tu me fais des simagrées, tu m’en fais bien tout un tohu bohu!! et tout cela parce que tu n’as pas la même renommée que moi sur les podiums. Je suis même dans les publicités qui te fustigent ma grande ! (Elle prend une voix aiguë et tourne sur elle-même en effectuant une danse extravagante, puis s’arrête brusquement, au garde à vous) : «Pour votre santé, évitez les aliments gras, sucrés et salés».
(Elle éclate d’un rire hystérique): -Mais même là, je suis ! Même les directeurs de chaînes, sous l’égide du Ministre de la Santé, me font reine! Me rappelle au bon souvenir des femmes après le film du dimanche soir ! (Elle s’arrête tout d’un coup, de danser et prononce lugubrement) : AH!AH !AH… quel gros benêt ce ministre non ? quelle tanche! Une vraie brêle ! Mais je l’aime bien quand même… oui…
Nervosia, se relève avec peine, et revient s’ asseoit sur le banc.
Ana:-Bien. Tu redeviens gentille maintenant. C’est bien, ça...
(Elle se rasseoit). -Reprenons : je te disais qu’elle est en train de nous écrire là. Elle essaie de me jeter dehors tu vois… Elle a le teint jaune. Ca va mal je crois…
Nervosia (timidement) : -Peut être je peux faire quelque chose pour elle non? La faire manger?... (puis prise d’une soudaine euphorie) : éventuellement, la pousser à aller acheter quatre paquets de gâteaux ! non ? ce serait une bonne idée ça ? (Ana ne répondant pas, Nervosia se gratte la tête et poursuit) : Ou du chocolat ! ah non, c’est mauvais pour le foie (réfléchissant à haute voix) : De la crème de marrons ? des chips ? des glaces ? je les lui fais prendre à la vanille, c’est un peu blanc, elle aura l’impression de ne pas t’avoir quittée totalement, tu sais, ce truc blanc symbole de la pureté, de la légèreté ? … Ou alors une tarte pour dix personnes à la pomme et à la crème fraîche ?
Ana (soupirant d’ennui et regardant toujours au loin, comme si depuis le début, elle cherchait à se rendre compte de l’état de santé de sa malade) :- Non… non, c’est inutile. Elle ne veut pas de toi. Là, elle ne te cèdera pas. Elle m’aime trop on dirait. Elle m’a invitée trop longtemps chez elle, je crois. (Puis Soulevant une fesse maigrichonne du banc et fermant à demi ses beaux yeux verts, noyés dans un regard de myope):- Ouais… mmh… Elle n’aurait pas dû m’inviter de nouveau à sa table je crois…
Nervosia (révoltée) : -Mais arrête ! tu t’es imposée à elle ! elle est victime de toi! Tu es… tu es… dégoûtante ! (Enfin visiblement révoltée, Nervosia se lève, et part à grande vitesse).
Ana (soliloquant) : -Je reste seule. Ce n’est pas grave. Comme d’habitude, Nervosia est trop gentille. Elle va aller appeler le médecin encore une fois, comme elle fait pour celles qui n’en peuvent plus de moi. Je vais la laisser faire de toute façon. Cette particulière là, la bas, mérite un répit, une seconde chance. Elle m’écrit bien. Me décrit bien. Elle me rend humble finalement. Et puis elle est tenace. Ca m’épuise. Mais au moins, elle a la décence, à l’inverse de cette niaise de Nervosia, de ne pas hurler quand la femme, en elle, souffre».
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03.12.2008
"Ame sensible, s'abstenir"
"Parce que la journée débute par un air léger. Un air si léger que l'on ne sent plus le poids des espoirs, des illusions qui s'en sont enfuies avec l'arrivée massive des réalités quotidiennes. Un air si fluide que l'on n'en est plus à buter sur le simple fait de s'y rendre, la bas, mais on l'espère même un peu cet ailleurs où il est aussi possible d'échanger avec d'autres êtres humains, et l'on parvient même à se dire: alors cours... puis cinéma... puis yoga... puis Blue... puis nuit. Sans cauchemars, sans hallucinations de ventre plein, sans angoisse, sans peur, sans retour du même, sans retour du traumatisme.
Mais dans la journée, personne ne voit à quel point on lutte. Soi. Pour soi. Et pourquoi ce sourire? c'est normal, de sourire, surtout quand l'on est jolie! s'entend on dire.
Et c'est là que tout commence et que l'on récrit les pages que l'on ne voulait plus jamais relire.
Certains, dans leur égoisme profond de mesquinerie solitaire, ne pensent qu'à eux. Comment est ce possible de se laisser autant formater par une bête machine, mais de pinailler pour deux francs six sous, pour de petits riens alors qu'on se tait fermement devant l'énormité de la machine absurde qui broie les autres et soi meme devant soi? Mais cela passe, parce que cela prend la forme de l'habitude, et après tout, cela touche peu, puisque l'on sait ce que l'on en pense et que l'on est sûr de ce formatage ridicule à pleurer. Tant qu'on n'est pas "emmerdé soi même". N'est ce pas?
Puis vient un appel. Puis vient quelqu'un. Puis il dit que puisque demain il n'y aura pas de dîner avec une amie, peu importe le sexe d'ailleurs, alors, il pourra venir. Et nous qu'est ce qu'on en dit de ça? sur le coup, tellement polie et spontanée, on dit: "oui... oui! D'accord!" Et on pense déjà à la jolie robe qu'on pourra mettre!"
Mais après, l'on se dit: est ce que cela va continuer longtemps? est ce que je vais me laisser traiter en seconde main comme ça, comme si j'etais une belle chose, qui excuse tout le temps? et vient la crise. Et la colère. Retournée contre soi. Car de mal contre les autres, on n'en fera jamais. Et mieux vaut pour les autres, car vu la puissance de la crise de boulimie, je crois qu'ils mourraient de douleur de subir cette chose de plein fouet.
Et les blesser m'est impossible.
Alors? qu'est ce donc qu'une crise? hein? comment cela se passe? cela se passe comme l'hypertension, une montée en puissance de tous les spasmes passés, omis, oblitérés, cela se passe comme si l'on ne pouvait plus tenir en place, et acheter tous les aliments possibles et imaginables, et tout se passe comme si pendant qu'on ingurgite comme une oie qu'on force contre son gré à engloutir, tout se passe comme si... on était seule dans un espace vide de toute anxiété, de toute déception, comme si Cuba n'existait plus depuis l'an 2000, avait été rayé de la carte. Première étape du flash qui passe.
Et deuxième étape moindre, comme si l'on n'avait pu dire non aux coups, petite enfant, même s'ils n'ont eu lieu qu'une fois, comme si l'on n'avait été en mesure de se défendre. Comme si on repartait depuis le début, comme si on faisait le chemin à l'envers tandis que le pain et tout ce qui est mou épais gluant et empêche de parler, pouvait se défaire dans l'instant, comme si l'oralité laissait place à la pensée. Comme si l'on pouvait tout recommencer, comme si l'on pouvait dire simplement:
Non quand il le faut. Non quand on profite de ma gentillesse. Non quand on me prend pour un agréable bouche trou.
Non quand on m'aime mal.
Et puis tout se mélange, et puis tout passe dans l'instant qui suit le remplissage, et tout revient comme une claque magnifique sur la joue rouge de honte, de colère, et de désespoir de n'avoir pas été comprise, de n'avoir pas été aimée pour ce que l'on était, et tout se mêle. Et l'on veut être seule pour la vie.
Et l'on veut mourir.
Pour ne plus avoir à vivre cela.
Alors? qui a dit et qui prétend encore que l'on a tout pour être heureuse à partir du moment où l'on est belle, intelligente, et gentille? qui oserait encore me le dire à moi?
Et qui pourrait dire que je ne pense qu'à moi, que je prétends toujours avoir raison, alors que pour mieux écouter les autres, parce que mon histoire fait que je ne supporte pas de savoir les gens malheureux, qui? qui oserait me dire bien en face que je suis une égoïste?
Moi. Je déclare ne pas pouvoir vivre dans ce monde.
Et peut être que je ne suis pas aimée à cause de ma bizarrerie. Et peut être que l'on me prend pour quelqu'un qui passe du rire aux larmes, car de larmes, je frissonne toute la nuit durant, mais que je souris tout le jour pour ne pas les montrer. Mais qui pourrait le deviner? Mais peut être aussi que je suis une auteure, et qu'en tant que tel, je n'ai pas que deux sentiments à mon registre, et que dans le même temps où je ris, je peux aussi éprouver d'autres sentiments.
Et peut être qu'en tant que littératrice, je dois rester, parce qu'il me reste ceci qui n'appartient qu'à moi: les mots"
asfkt
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