19.04.2008

"Julio ne savait pas rouler les "R""

-Mais tu m’avais dit qu’à défaut de savoir rouler les «r », Julio cassait vraiment les briques. ! Tu m’avais dit qu’il était vraiment très beau, et en plus comme tu les aimes: grand, musclé, les cheveux longs tout en boucles. Enfin Epiphanie! je ne comprends pas. C’est une méprise ou quoi, ce dîner avec lui? Le garçon est Italien me dis-tu, et quand il te dit, alors que vous vous êtes rencontrés au supermarché: «Ouais, salut, je m’appelle Julio. D’origine italienne", précise t il, encore en plus, l’usurpateur!, toi tu ne dis rien?!

 

 

Epiphanie me semble déjà voguer vers d'autres ailleurs, d'autres idéaux masculins, d'autres univers... son joli visage transparaît quelquefois au delà des volutes bleutées de sa Dunhill matinale, celle qu’elle fume toujours au Balto. Nous sommes assis l’un en face de l’autre.

 

 

Epiphanie est habillée comme une reine. Non. C'est plutôt qu'elle porte n’importe quelle frusque comme une reine. Un sac poubelle sur elle, et elle pourrait défiler sur un podium, à tel point que ledit sac serait griffé par la suite, classé "hype", et porterait sans qu’elle n’ait rien eu à faire, la marque : "Epiphanie".

 

 

Elle est vraiment très belle. Moi, je suis en face. Confronté à un miroir dans lequel mon image ne peut se refléter parce qu’il est trop éclatant. Je suis petit. Je suis dans la moyenne. Je suis de ceux dont on ne dit rien, à part:

 

 «A force de le fréquenter, on doit lui trouver un petit charme quand même à ce garçon. » Ce qui fait toujours plaisir...

 

Epiphanie reste un mystère pour moi. Je l’aime tellement que je n’ose pas l’approcher. Elle me donne l’impression d’être au Louvre : quand je suis avec elle, je reste à distance comme on admire, on goûte, on savoure un tableau du Caravage.

 

 

La bonne perspective pour regarder et aimer Epiphanie, c’est la distance, sans quoi on est happé par le tableau. Et Dieu sait que des ravages, elle en fait, mais elle s’abîme dans une sorte de recherche éperdue d’une beauté qu’elle a et dont elle ne fait jamais état, tant elle s'acharne à voir en elle l’indifférence, la normalité, ce que l'on nomme et qu'elle ne sera jamais: "le juste potable".

 

Inconsciente de sa beauté, elle marche dans les rues, droite, fière. Certains penseront que c’est une bêcheuse, alors que cela ne révèle que le fait qu’elle marche un bandeau sur les yeux, à l’aveugle, pour ne pas se voir dans le regard des autres.

 

Je ne lui parle jamais de cela. Trop tôt. Trop fragile. Trop blessée pour le moment.

 

Et puis maintenant, il faut qu’elle me dise. Ce Julio là... Qui est ce ? pourquoi lui ? pourquoi pas moi ? "pourquoi pas nous Epiphanie ?" ai-je envie de lui dire tout à trac… mais je ne dis rien.

 

J'attends.

 

 

Epiphanie me répond enfin, écrasant sa cigarette d’un geste maussade relevé par un élégant mouvement du poignet gauche.

 

-Je ne sais pas. Je suis entrée dans le supermarché. Je l’ai regardé. Il m’a regardée. Je l’ai trouvé super naturel, tu sais, comme la chanson… enfin "no way"! ce n’est pas ça l’important. J’ai de suite adoré ses cheveux bouclant naturellement. Et aussi, il était là, planté avec un ami qui portait un enfant sur ses épaules. L’ami avait l’air d’un beauf, petit, trapu, et je crois même qu’il portait des tongs en cette saison, à la mi avril… Tu vois le genre ? bref, j’ai bien aimé le gars aux cheveux permanentés au naturel. Ca m’a fait penser à la montagne. Je ne sais pas pourquoi.

 

-Et le type est venu te voir directement, dans le rayon des pots pour bébé et t’a dit : bonjour… je m’appelle Julio et toi ?

-Non. C'est comme je t'ai dit. Je l’ai regardé, il m’a regardée. Et il m’a dit : "bonjour". Alors j’ai dit : "bonjour".

-Mais enfin Epiphanie ! tu n’aimes pas les mecs lourds !

 -Mais me dire bonjour n’était pas lourd.

-…

 -Et donc, il m’a fait le coup classique : j’étais au rayon bio et il a jeté un coup d’œil, et puis je pouffais de rire, alors il est venu me voir et m’a dit : « on ne s’est pas déjà vus quelque part ? même lycée ? même fac ? vous vous appelez comment ? ». Et j’ai mordu à son hameçon fait de grosses ficelles rafistolées.

J’ai répondu :

"Epiphanie", "non", "non", "et vous, votre prénom"?

 

-Et c’est là qu’il t’a dit: Julio. Sans l’accent.

 -Oui Gino, c’est là. Et ensuite, j’ai rentré son numéro dans mon téléphone portable et je lui ai dit : alors ...Julien tu me disais… ton numéro, puisque tu as pris le mien ?

-Et là, il me fait : non c’est Julio!...

 

Epiphanie s'interrompt devant mon air moqueur.

 

-Gino, tu ris là. Mais si tu ris. Moi aussi je ris!!!

 

 

Et là, je vois Epiphanie, ma princesse, rire, éclater de rire, et elle manque de recracher son coca. Après ces rires fous qui ne durent que quelques instants volés au bonheur, je reprends mon sérieux et lui dit sérieusement:

 

-Et tu l’as revu ?

 

-Oui je suis allée dîner avec lui.

 

-Et alors ?

-Alors je ne dirais qu’une seule chose en présence de ton avocat, celui des causes sentimentales désespérées : le plumage n’était pas à la hauteur de son ramage. Ou le contraire. Ou encore : l’habit ne fait pas le moine. Ou alors, la beauté résidait dans ses cheveux, mais il était creux comme une courge. Ou alors, c’était un garçon dont la première passion était l’Italie, le Fromage d’Italie, la pétanque italienne.

 

 

 -La pétanque italienne ?

 -Oui.

 

-Mais qu’est ce que c’est que ça ?

-Je pense que c’est un jeu de boules où quand tu perds, ou bien quand tu en reçois une sur le pied par mégarde ou qu’elle te frôle, tu t’écroules par terre en faisant ton cinéma, comme les joueurs de foot Italiens quoi… tu vois le genre… ca fait gagner du temps…Le soir, Julio pense à ça : au fait qu’il aurait peut être mieux fait de tirer que de pointer. Tu vois, il refait la partie dans sa tête... C'est ce qu'il m'a dit en tout cas quand je lui demandais à quoi il pensait avant de s'endormir histoire d'insuffler un peu de romantisme au débat...

 

-Et tu as dit quoi quand il t’a dit ça ?

 

-Je me suis dit qu’il devait avoir de sérieux problèmes de service trois pièces...un cochonnet qui lui manquait peut être. Mais j’ai dit : "ah oui d’accord".

 

-Et toi dans tout cela ?

 -Moi, j’ai raconté mon métier et ma passion : la Harpe. Je lui ai parlé musique. Il classe Christophe Mahé dans le rock. Tu sais c’est un mec à classer dans le « rock quoi ! ».

 

- C’est quoi ça ? ...le « rock quoi » ?

 -C’est les types à qui tu demandes quel genre de musique ils aiment. Ils te répondent le rock. Tu leur dis pour essayer de creuser et de distinguer le bon grain de l’ivraie : quel genre de rock ? et là, le type te dit : "bah le rock, quoi!"

 

-Christophe Mahé dans le rock, ça a été le coup de grâce pour moi. Je me suis levée. J’ai enveloppé ma crêpe dans un doggy bag. Et je suis partie. Je lui ai juste dit : «Julio, toute ta force est dans tes cheveux. Alors crois moi, lave les régulièrement, parce que c'est uniquement dans cette partie de ton anatomie que réside ton salut ».

Epiphanie est comme ça. Elle ne se laisse pas faire. Elle a du répondant.

Elle se lève. Déjà...

Moi je voudrais qu’elle m’emmène avec elle, même pour aller acheter une baguette, je m’en fiche.

Elle part.

Mais avant d’ouvrir la porte du Balto, elle se retourne et me lance :

-Hey ! Gino ! un garçon qui ne parvient même pas à prononcer son prénom correctement, imagine comment il aurait écorché le mien si nous en étions venus à "plus si affinités".

Et elle s’envole, dans un rire éclatant. »

ASFKT

 

 

16.04.2008

"Muette"

Ecrire, c’est blesser. Infliger des tourments au lecteur. Lui poser des questions, venimeuses, sourdes, qui l’air de rien mais capables de tout, s’insinuent dans l’esprit de celui qui lit. D’abord les mains qui tiennent les pages tremblent comme si elles émiettaient du pain aux pigeons, et si ce n’est pas sur du papier, les yeux se plissent, relisent la phrase, d'autant plus inacessible qu'elle est virtuelle. L'auteur, sommé de s'expliquer, de toute façon, n'est plus là, et même s'il l'était, il ne serait là pour personne, surtout pas pour son lecteur, un parmi d'autres, qui n'a qu'à lire. Et comprendre par lui même.

 Un léger mal de tête commence à poindre à l'idée que celui qui a écrit ne répondra jamais ou s'en tirera par une pirouette, celle de multiples commentateurs qui croiront avoir digéré son oeuvre.

 Une légère nausée commence à prendre au coeur. Qu'une phrase aussi banale "qu’en ce matin d’aurore légère, je me suis sentie lourde de ton absence", et de suite, le lecteur se persuade que c’est de lui dont on parle, ou que lui aussi a un jour décidé de ne pas appeler la veille, qu'il a laissé filer une personne qui l'aimait beaucoup, qui voulait peut être lui parler, et de là, il se souvient, se remémore combien la voix de l'absente à présent était douce, et réparatrice de ses torts.

Oui mais attends, se dit il… j’avais de bonnes raisons… j’étais mal, fatigué, je suis libre, je ne suis pas obligé, j’étais préoccupé, et je ne donne pas de nouvelles parce que nos filaires ne nous attachent pas quand même… oui mais… oui mais, moi, lorsque je n’ai pas de nouvelles d’un être qui me tient à coeur, je lui en veux. Je mérite bien quelques nouvelles non? au fond, je suis atroce, je me sens seul, et quand on m’appelle, je veux qu’on me laisse. Voila comment une simple phrase dite au hasard d’une solitude passagère immerge l’esprit de celui ou celle qui lit, au soir venu, le submerge, jusqu’au moment où il reprend sa lecture, histoire de savoir si tout de même celle ou celui qui écrit a été appelé(e), choyée même, enfin… n’est pas restée enfermé(e) dans un isolement forcé.

Peut être même l’après midi en a-t-il en parlé à ses collègues, pour se rassurer d’être ce qu’il est: un humain qui ne peut pas penser à tout, sauf le plus souvent à lui-même et à ses intérêts.

On ne peut pas prétendre aux qualités qu’on n’aura jamais. L’écriture tue tout rêve modeste de perfection démiurgique. Un par un, et même deux par deux, nous ne sommes, ni ne serons jamais Dieu, et il ne nous le demande pas. Mais nous jalousons cette perfection dans les rapports. Je souhaiterais que quelqu’un pense à moi, toujours, m’écrive, se lance, s’élance à mon cou tout maigre, me gonfle de ses caresses, mais sans arrière pensée. M’aimer juste parce que je le mérite, m’écrire dix fois par jour, parce que j’aime lire celui qui m’aime. Que sa pensée enveloppe mes soucis pour amortir le choc provoqué dans mon âme, qu’elle mette du papier bulle avant de m’expédier par la poste parce que je suis un sujet fragile. Et rare. Diamants bruts,  les amis sont des gens modestes et rares. Tels les reflux d'un océan qui revient toujours caresser son rivage, ils se font un devoir naturel de ne pas se laisser gagner par cet isolement qui ronge, tue et détruit toute vie.» ASFKT