21.10.2008

avant

"Le pire avec l'espoir, c'est qu'il est trop léger pour pouvoir rester. Et s'il nous quitte, on part avec lui."

asfkt

18.10.2008

"Modification du corps"

-Mais que ressentez-vous?

-Je ne sais plus. Je n'arrive plus à comprendre ce que je lis, même des chose simples, des mots ordonnés.

 

La tête sur le côté, les yeux baissés, le souffle court, le bras sur le ventre, la lèvre du bas serrée comme une soeur contre celle supérieure, l'autre main enserre sa nuque. Je sais qu'il me regarde, phrase qu'elle énonce en elle, qu'elle fait émerger de son désespoir muet, et l'asthénie l'empêche de dire: ceci n'est pas une pose de photographe. Ma main serre ma nuque, docteur, pour vérifier qu'elle est toujours mince, elle que je sens... les deux tendons qui me rappeleront que au dessus de la colonne vertébrale, mes attaches sont fines.

 

Mais elle ne dit rien. Parce qu'elle va pleurer et c'est sale de pleurer encore et toujours dans le cabinet du médecin. Même les larmes sont détestables pour son regard: les yeux congestionnés, le menton cellulitique qui se tord, et surtout, surtout, après tout, le même schéma de la victime qu'elle ne veut pas être.

 

Un silence. Deux silences. Je me fous de ce que je suis en train de me dire. Je me fous de ce que le médecin va en penser. Je laisse aller le silence en route vers l'infinie certitude de devoir accepter l'inévitable quotidien.

 

Et pourtant, le médecin reprend:

-Vous ne prenez pas la pose. Je vois que ça ne va pas du tout. Je sais que vous ne pouvez pas vous arrêter. Mais Anna, vous avez tout pour vous. Vous êtes jeune, vous êtes belle, vous êtes là.

-Non je ne suis pas là je ne vais plus être là je ne veux pas être là je commence juste à comprendre ce que ca veut dire se donner à soi même avant de donner aux autres, mais maintenant, comme une corde trop étirée, le moindre don me fait mal, avale ma substance, je ne peux plus... je vais mal j'en ai tellement assez je reste pour les élèves ça me fait plaisir oui quand ils me demandent de les prendre en cours parce que les autres cours ou les collègues ou je ne sais pas moi ca leur plaît pas d'aller en atelier ca me fait plaisir de les entendre en début de cours dire oui mademoiselle on a retenu personnification et en plus le schéma actanciel mademoiselle est ce que vous restez et leur spontanéité mais...

 

Et tout ça sans virgules sans souffle sans rien sans respiration comme si j'allais mourir comme si je voulais mourir comme si ce n'etait rien de mourir tout de suite apres comme si je n'avais plus d'energie comme si je deployais ma dernière énergie encore pour dire que mes élèves sont des coeurs honnêtes, des esprits libres malgré leurs addictions aux marques, aux a priori circulant même là où l'on travaille... et que rien, à part quelques bavardges sauvages, quelques remarques vite excusées par l'émetteur, ils sont ici et maintenant.

 

-Mais?

Le médecin demande. Alors je réponds que je ne sais pas, que je ne veux pas savoir, que je vais continuer.

Il répète:

-Mais?

 

-Mais je n'y arrive plus. Mes cours seront toujours faits dans l'extrême professionnalisme, mes cours seront toujours au cordeau, et mes élèves qui participent, et qui s'intéressent aux Lettres, c'est ma récompense. Mais c'est ce qui entoure tout ça. L'enrobage. Le milieu.

Je n'ose plus dire. Je ne peux pas dire.

 

-Mais vous le pourrez mademoiselle. Car votre écrit est proche et votre libération aussi."

ASFKT

18.09.2008

"La régence d'Yvette"

"Le prénom de la femme en question indique qu'il ne pourrait s'agir de l'état de son gouvernement entre 1810 et 1840. N'ayant à cette époque fréquenté en aucune manière le Prince de Galles, ne s'étant rendue à aucune de ses invitation réitérées, on pourrait croire qu'Yvette tenait là un gouvernement parallèle. Mais non. Elle ne vint jamais pour cette raison précise: comme l'indiquait à de nombreuses reprises le carton d'invitation retourné dans les plus brefs délais aux valets de Georges, Yvette n'était tout simplement "pas encore née à l'adresse indiquée". Le prince ne comprit cela qu'à la fin de sa vie: ayant tout le temps rêvé d'une Yvette anachronique à chérir, parce que ce prénom de dans un siècle lui frisait les moustaches et le reste, il était, en plus d'être avant-gardiste, absolument inadapté, car analphabète, puisque ne comprenant pas ni ne lisant le Français. Que l'anglais fût sa langue maternelle ne change rien, et ceux qui vantent son haut niveau de pratique des langues ne racontent que des légendes. Et pourtant, je n'ai rien contre les Anglais, c'est juste que ce matin, la médicamentation anglophone que j'ai prise secoue de spasmes mes intestins, et ce qui s'ensuit.

En tous les cas il fallut attendre un beau matin de 1942 pour que la jouvencelle naisse. Les cinquante cinq premières années, rien ne se passa: une famille nombreuse, un mariage, le sien, avec un homme qui lui passa tout, y compris les plats, les courses et il pouvait très bien retourner au supermarché situé à quinze km de son domicile, la bas aux Essarts, finalement très loin de l'Albion d'Yvette, à pieds en plus, pour un pack de yaourts veloutés oublié dans la précipitation des rayons chargés de l'Ile Lacroix.

L'époux, Manu, devint riche d'un moulin, d'un manoir, et d'une très grande maison dont il hérita à la mort de son père, sa mère et son grand oncle. Yvette en fut ravie car cela expliqua du jour au lendemain sa guérison: ayant été dépressive toute sa vie, elle se rendit compte qu'elle broyait du noir à cause de la présence pesante de son beau père. Vingt ans après son mariage, elle allait enfin vivre. Et peut être d'un autre côté cela marquait il la fin de son règne dictotorial sur son époux qui la servait au doigt, à l'oeil, et au lit.

Quà cela ne tienne, elle commença à fréquenter la voisine et pour passer au travers de la corvée de courses, prétendit partir tous les après midi en forêt pour huit km de randonnée boisée avec ladite voisine.

Manu, pour les connaissances du couple, n'en revint pas, et Yvette fut contrainte de tenir promesse: pour marquer le coup, il fallait qu'elle démontre que cela fût vrai. Fini les attentes, masquée par le rideau de velours dans la cave, les baskets aux pieds, le bermuda rentrant dans la railette, assise sur les cageots de pomme empilés, à attendre que son divin serviteur aille les faire, ces courses maudites.
Manu descendait maintenant à la cave, peut être pour vérifier que sa femme était bien partie. En fait, il oubliait très souvent d'aller faire les emplettes, et passait désormais son temps à regarder des films lesbiens à la télévision satellisée, traumatisme laissé par l'emprise de sa femme en son cerveau agité.
IL ne fallait pas qu'Yvette découvre le pot aux roses: cela aurait pu exciter sa verve érotique et le reste, à savoir son corps, ce qui aurait bien ennuyé Manu qui n'était plus fait pour ses choses là. A son âge.

Or, ce jour là, il descendit pour s'assurer que son épouse était bien hors de la maison, et c'est toute essouflée que ladite Yvette, après une remarquable pourdre d'escampette, se retrouva, sonnant et trébuchant, chez la voisine, qui se trouve être aussi par le hasard de l'histoire, ma génitrice.

Dun tourbillon de vestes de laine épaisse en cet hiver 2004, elle ne fit pas de quartier et entraîna ma mère dans des randonnées quotidiennes au travers de presque toutes les forêts normandes. A partir de là, c'était de longues heures d'absence familiale à notre maison, mais nous nous réjouissions, car au retour, nous saisissions toute l'ampleur dramatique de l'histoire personnelle d'Yvette, bien que ma mère ne "voulût pas causer de torts à qui que ce soit", et ne soit extrêmement discrète quant aux aphorismes yvettiens. Il fallait écouter le détour des phrases, et surtout ne pas faire d'investigations spontanées auprès de ma mère, laquelle se tenait au secret, par principe, pour toutes les choses du voisinage qu'on venait lui conter car on savait bien qu'elle serait une tombe du XIV ème siècle helvétique, ce dernier étant le plus solidement charpenté en matière de dernière demeure.

Toutefois, il arriva un jour que ma mère rentra en souriant. Et ne put s'empêcher de me regarder longuement, avant de me demander si le mot "mammogramie" me disait quelque chose.

Je demandais s'il s'agissait là, peut être, d'un nouveau genre de biscuit, de la marque Granny, dédié aux jeunes filles très en forme au niveau du balcon. Mais non. Il s'agissait bien d'un solécisme. Pas n'importe lequel. Celui d'une femme environ très âgée, Yvette, qui ne s'exprimait, je l'appris plus tard, qu'en déformant pratiquement tous les mots.

J'appris ainsi qu'Yvette devait passer cette "mammogrammie", et que le midi même, elle en était tellement angoissée qu'elle n'avait pu avaler "son petit zette de citron".

Je demandais à ma mère quelle technique elle utilisait pour ne pas rire au nez et à la barbe naissante d'Yvette, celle ci ayant en plus des problèmes thyroidiens, qui lui faisait pousser le poil. Ma mère me dit:

"Je n'ai aucune technique. Une fois, je l'ai reprise. Gentiment. Elle m'a répondu:" Moi j'ai toujours dit comme ça, je dis comme ça, et je dirai toujours comme ça!!!" N'étant plus royaliste que le roi, j'écoute et je reste silencieuse, en corrigeant à grands pas, dans ma tête échauffée par tous ces barbarismes, les mots d'Yvette".

J'ai alors entrepris des recherches. Uniquement pour tenter de m'expliquer la déviance langagière de cette femme. Après de longues études poussiéreuses au coeur de son arbre généalogique, je peux dire que de très lointains descendants vikings et leurs laisons sulfureuses avec les anglophones, femmes ou hommes mêlés, démontre, à n'en point douter, qu'il y a là des certitudes: Yvette parle mal le Français, car en sa langue transmise, l'anglais s'est glissé, résurgence répétée d'amourettes plus que troubles tout au long des deux siècles. Yvette en est la preuve encore vivante.

Cette découverte n'a pas interrompu le flot de paroles inénarrable de ladite Yvette. Qui explique qu'il est absolument anormal, pour une femme (ironie du sort et aveuglement personnel ou/et manque de recul) de "vouloir tout régencer", et que de plus son époux qui ne veut pas tout "régencer lui au moins", "fait sa "moëlleuse" quand une jeune femme vient pour lui tirer les vers du nez qu'il a long avec les années passant, afin d'écrire un livre sur la famille. Et ça énerve Yvette.

Car enfin, de son propre aveu à ma mère, il faut que "cette race disparaisse". A la suprise de ma mère, elle n'a pas répondu. Elle a juste dit: "oh oui!!! les A. (patronyme de son époux) sont une race "déviance", parce qu'ils savent pas faire ailleurs qu'embêter les gens gentilles".

Ah oui. On les comprend."


ASFKT