11.03.2009
"Martyre au soleil"
«Une enfant que le père soustrait à son propre regard, qui jamais ne la regarde, ou alors met à l’index tout ce qu’une petite fille peut avoir comme rondeurs, plis et défauts, ou exigences à son oreille, insupportables, est destinée, malgré elle, à vivre au cœur des ombres qui peuplent les jardins résonnant des pas de ceux qui forment une famille délimitée et unie, même si le soleil venait à décliner.
Elle est comme cet astre qui brille sans le savoir, simplement parce que sa fonction est d’éclairer, de réchauffer sans penser ni à lui, ni à demain. Comme lui, elle ne sait pas que le jour d’après, elle se lèvera, elle aussi. Tout ce que son père ne lui donne pas comme amour bienveillant, elle le prend pour argent comptant. Et attend encore, pour commencer à vivre, avancer, se tenir debout, aimer même… que son père la reconnaisse.
Jour après jour, elle se maintient dans l’attente d’un baiser, d’une main caressant ses cheveux, d’un compliment, d’un accord sur sa présence, son existence, son importance, mais nuit après nuit, son âme d’enfant compte les promesses jamais faites, les paroles jamais prononcées et elle croit que le néant dont elle est venue, l’appelle de ses vœux, puisque personne, ni même celui qui compte plus que tout pour elle, ne lui dit qu’elle a bien fait de venir, et que son squelette de petite fille est la promesse d’une belle âme en construction, d’un esprit fort et chaleureux et qu’avec elle est née le désir d’être père, et de la chérir pour l’élever au dessus des nuages.
Les après midi, elle les passe sur cette chaise qu’elle place à côté du fauteuil paternel, et joue à lui parler et à se répondre, et quand son père rentre du travail, elle saute du siège, court se jeter dans ses bras, mais ces derniers ne s’ouvrent pas, tout surpris et encombrés par cet amour, et se désencombrent au plus vite de cette fillette… en la remettant gentiment à sa place, à côté, au loin, plus loin, du côté de l’épouse, qui doit aimer, parce que lui, ca ne le concerne pas ces histoires de fillette, de père présent ou pas, il ne sait pas l’amour…
A 37 ans, on garde un air enfantin, comme s’il était toujours possible d’ouvrir les yeux plus grands, et de sourire plus largement, pour qu’enfin le père vieillissant mais à l’image intacte conservée au chaud dans les souvenirs d’Anne, la voit, la reconnaisse, avoue, rattrape, les instants, les moments, les trente années, perdues, oubliées, secrètes, niées, et lui dise quelques mots d’amour… ou de peine de ne pas avoir su l’aimer, mais des mots toujours… quand même…même s’il est tard!
Quoiqu’il se soit passé, la nuit est maintenant tombée. Et Anne retourne à son obscurité, et ce néant où rien n’existe, même pas elle, puisqu’elle n’existe pas dans les bras de son père. Pourtant, exceptionnellement, vient une idée à son âme coupable: il se pourrait que puisque le soleil se lève tous les matins, il s’éveille encore de ses draps tout en or, demain, encore à l’aurore. Et si lui le peut, peut être qu’Anne pourrait passer un peu de temps à le regarder s’ébrouer de ses multiples lits aux courbes montagneuses.
Vient alors l’aurore. Anne ose; sort, s’assoit, éteint les étoiles dans le ciel, une à une, et voit le soleil s’éveiller comme un amour sort des bras d’une nuit envoûtante. Ses rayons la regardent, et elle plisse le nez, les yeux… un éternuement produit une petite explosion de joie en ce matin différent des autres, parce que le soleil, pour lui dire qu’elle est aimée, l’a juste chatouillée, et la fait se sentir vivante parmi les dunes, vivante malgré le désamour, vivante malgré la naissance, vivante pour désirer, et commencer d’espérer, de croire, en elle-même. Elle n’est plus une femme soumise à une improbable conquête ; elle n’est plus un témoin, faute de preuves, se dit-elle. Car pour témoigner, il faut avoir vu, senti, entendu, posséder un exemple, un souvenir, et d’amour émanant de son père, il n’existe, à ce jour, aucune trace. »
ASFKT
21:09 Publié dans Aimer | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note




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