28.02.2009

"Je ne mérite pas mieux que ton amour"

Il y avait une jeune femme merveilleuse de beauté : la taille élancée, ses cheveux étaient le geai que qui peuple les contes, et sa voix, puissante, douce et sensuelle portait jusque dans les pays reculés du Monde. Portés courts ou longs, ses mèches ravissaient son adorable visage, ponctué par un petit nez, virgule riante au dessus d’une bouche dessinée par la main d’un maître peintre.
Sa carrière était lancée, et nous l’avions découverte grâce à des titres où elle dansait tour à tour sous la pluie, munie d’un parapluie toute de court vêtue, ses jambes n’en finissant plus de la porter au-delà des intempéries, et des regards des hommes de la rue auprès desquels elle jouait la belle indifférente.
Il y eut ce titre où elle disait tirer sa révérence à un homme qui lui en avait fait voir, entre toutes les couleurs, surtout du noir, et elle lui chantait qu’elle n’était pas dupe et que s’il restait derrière sa porte d’entrée à attendre qu’elle lui ouvre en pleurant des larmes sauriennes, c’était juste parce qu’il avait froid.
« I take my Bow » lui disait elle, finissant par lui demander de venir retirer ses affaires de sa modeste villa, où elle l’attendait en robe qui aurait fait devenir diable un ange même revenu de sa déchéance, tant sa peau métissée habillait la robe, au lieu que ce fût le contraire. Elle achevait la chanson en faisant un auto da fé des vêtements du beau parleur qui l’avait trompée comprenait-on, et celui-ci de se lamenter la tête entre les mains, la laissant partir, fière, sans oublier le regard de dégout clôturant le clip vidéo, qui montrait qu’un tel homme ne pouvait inspirer que mépris et nausées, et n’était que ce qu’on appelle aujourd’hui, en nos termes américanisés, un « looser », un petit joueur, enfin… quelqu’un de pathétique… qui ne méritait pas une femme fidèle, belle et dévouée.
Tout cela, et cette fin magique, faisaient s’identifier à la décision de la femme, belle et perspicace, nous autres, filles, agrafées à nos mécréants, nos menteurs, nos « pas-à-la-hauteur », nos "suppliant-de-les-reprendre", nos tristes sires qui plus jamais ne nous parleraient mal, ni ne nous feraient croire à des chimères qu'eux mêmes ne croyaient plus l'instant d'après l'amour physique obtenu.
Et de se dire qu’une telle femme voyait clair dans le jeu des voleurs de cet amour bienveillant, et que nous, nous allions nous endormir , méthode Coué mélodique, le mp3 rivé sur les oreilles pour nous persuader de ne plus nous laisser faire, et enfin après avoir ouvert la porte à notre aimant dans tous les sens du terme, la lui fermer par la suite. Définitivement.

Nous, en plus, avions tout de même le bonheur de ne pas avoir été trompée, juste ignorée dans notre entièreté, juste dévalorisée à notre propre regard, juste mystifiée à plusieurs reprises. Nous avions seulement l’estime de soi basse, la confiance en soi à zéro et le regard baissé pour éviter quiconque nous aurait regardé tant nous avions honte de nous-mêmes, tant sans l’autre à qui nous donnions et devions tout, pensait-on, et qui nous le rendait en mensonges pathologiques... à nous qui sans lui, ne pensions être qu’une moitié de femme.

Et à quiconque nous aurait dit de le quitter, cet homme là, nous aurions répondu avec empressement: « oui, bien sûr …» mais nous aurions pensé « non sûrement pas… jamais… sans lui je meurs… sans lui, que reste t il de moi ? », car nous l’aimions tant que nous nous en oubliions nous-mêmes.
Nous ? nous dont nous faisions si peu de cas ? pourquoi en aurions nous parler ? il ne s’agissait que de l’autre, qui nous en voulait puisqu’il nous traitait en seconde main, oui forcément! nous n’étions pas aimables au point de mériter de recevoir de l’amour, nous n’étions là que pour l’aider, le servir, le comprendre, et ne pas exiger. Qu’il nous comprenne, qu’il nous parle, qu’il nous encourage à nous découvrir, et non pas à ce qu’il nous dise : « tu m’aimes trop ». Car, comment ne pas aimer trop, quelqu’un qui vous tire sur la substantifique moelle, quelqu’un qui est coupé de ses affects, quelqu’un qui aspire votre affection et s’en va dès qu’il a pris la dose nécessaire à sa vitalité ?
Puis, un jour vous vous découvrez dans le rôle inaliénable, croyiez vous, en tous cas jusqu’alors inchangé, de celle qui donne, tout, toujours, à n’importe quelle heure, même si travail, tempête, problèmes personnels devraient vous en empêcher. Car à celle qui aime, rien n’est impossible, et à cet impossible là, si nulle n’est tenue, elle, y est entièrement dévouée, en vertu d'une dictature sacrificielle.
Et l’autre, lui ? il en est certes gêné, avoue que lui n’aurait pas fait ça pour elle, car l’autre est de l’espèce opposée : il prend, toujours, et surtout quand l’occasion se présente. A l’impossible, il n’est jamais tenu, et cet impossible là, surtout pour une autre que lui, ne le concerne surtout pas.

Voici nos deux protagonistes dans deux rôles qui jamais ne les réunira, mais les attachera : une qui donne, l’autre qui prend. Une qui se sacrifie, l’autre qui met le feu au bûcher. Et qui la sauve au dernier moment, pour qu’elle puisse reprendre son rôle généreux, altruiste, dévoué, et lui de s’asseoir confortablement dans le fauteuil attentiste de celui qui n’en peut plus de ne plus recevoir sans rien donner. Et donner il ne le peut pas: il est vide. Qui pourrait lui en vouloir, si ce n'est le sort? ou la malchance?

Dans l'esprit de celle qui veut dénuder ses fils qui l'attachent et la font souffrir subsiste un espoir, mince:
« Attache-moi. Nos liens sont des chaînes car le temps passé à deux a forgé nos fers. Attache moi afin que je ne te quitte jamais. Je reste là, figée dans cet amour, parce qu’un jour tu me montreras que je vaux la peine que tu m’aimes, que tu me traites bien, que tu vas agir pour mon bien. Un jour tu me montreras que je mérite mieux que ton amour : ton respect, ton estime et ta fierté. » Voilà ce que pense la femme aux prises avec ce genre d’attachement au milieu de cet imbroglio dans lequel elle se débat.
Parfois, elle se répète les paroles de la chanson de la belle de la Barbade. Un jour elle aussi tirera sa révérence. Pour de bon.

Mais, quelques mois après, elle découvre que la belle métissée est attachée à un homme qui la bat, l’ayant laissée dans un drôle d’état toute cabossée au contraire de sa Lamborghini, dans le caniveau. Et elle prédit qu’elle se sentira coupable malgré les coups portés au visage, et qu’elle s’en voudra d’avoir fait une crise de jalousie, et qu’elle retournera avec celui que les journaux vilipendent, et dont ils prédisent l’achèvement précoce de la carrière.
Et de fait, la star pardonne à la star, et pour celle qui écrit ses lignes, ce n’est pas du show buisness, ce n’est pas « à n’y rien comprendre », ce n’est pas « parce que ce sont des stars », ce n’est pas parce que la belle de la Barbade aime les coups et et la maltraitance, ce n’est parce que c’est un couple sado masochiste (n’importe quel psychologue sait l’ineptie d’un tel rapprochement, le sadisme n’étant pas l’opposée complémentaire du masochisme, puisque le premier ignore la Loi, alors que l’autre se place sur le terrain de la Loi, prenant plaisir à la transgresser), c’est juste un couple maladivement attaché.
Et pour celle qui relate, qui conte et qui n’a pas vécu de violences dans sa relation, juste une cassure psychologique et son cortège de blessures et autres brimades affectives… tout cela est clair : même si l’on disait à madame Barbade de s’éloigner de son affreux amant, pour son bien, pour le bien d’autres hommes, qu’elle est belle, qu’elle a tout pour elle, elle se mettrait en colère et défendrait celui qui l’a roué de coups.
Il n’existe pas de problème dans ce couple de chanteurs, il n’y a qu’un enjeu : la lutte pour la reconnaissance dont l’une des deux parties a tant manqué quand elle était enfant.
« Aime-moi, moi qui ne mérite que toi. Prouve moi que j’existe, prouve moi que toi qui ne vaut pas grand-chose peut ne pas être seulement pathologiquement attaché à moi, mais simplement… M’AIMER ».
ASFKT

19.02.2009

"Il est des femmes qui ne hurlent pas"

Ce temps semble lointain, voir révolu. La révolte gronde toujours et oppose deux prédateurs en cage que je ne tiens à bonne distance que par une force que je ne me connaissais pas: la sérénité.

ps: il semble que les tirets se soient emmêlés... il se trouve qu'un texte une fois écrit, je manque toujours le parapher, non pas à la fin, d'un asfkt, mais d'un: "je ne relis pas!"...

 

22.06.2008

"Il est des femmes qui ne hurlent pas"

 

«Ana: -Je crois qu’elle ne dit rien, mais qu’elle est en train de nous écrire.

 

Nervosia : -Tu crois ? (Faisant un mouvement de côté, comme pour s’assurer que personne n’est en train de les épier.)

 

 Ana: -Oui, au moment même où je te parle et où nous sommes assises côte à côte. Inutile de regarder derrière nous, Nervi, elle n’est pas avec nous. Elle ne nous connaît pas personnellement.

 

Nervosia : -Bah comment elle peut nous écrire alors? Si elle ne nous connaît pas!?!

 

Ana (agitant presque hystériquement un pied très menu au bout d’une cheville toute gracile): -Stupide va! Quand je dis qu’elle est en train de nous écrire, je parle par métaphore ! Je veux dire par là qu’elle décrit nos effets, qu’elle parle de nous, enfin sur nous, si tu préfères !

 

 Nervosia (Très vexée, au bord des larmes): -D’accord... Pourquoi tu me parles comme ça ? C’est comme ça que tu parles aux gens de ta famille ? … (d’une voix tremblante). On est sœurs je te rappelle. Tu n’as pas à me parler sur ce ton. Nous dînons chez les mêmes gens, nous partageons le même lit défait, on rit ensemble, on fait des dégâts ensemble, et je suis née avant toi! …(Elle éclate en sanglots)

 

Ana (très froide, un sourire ironique sur ses lèvres pâles) : -Non mais tu t’es vue ? avec tes vêtements qui font hiver, printemps, été, parce que tu ne peux pas changer de fringues tant tu es  bouffie par la souffrance ? (A ces mots, Nervosia  redouble de larmes et se jette à ses pieds)…

 

Nervosia: - Ne dis pas ça, Ana ! Ne me fais pas de mal comme ça ! A chaque fois, depuis que nous avons été découvertes, depuis cent ans que nous sommes ensemble, tu me fais du mal en me rejetant, en m’attaquant sur mon physique. Dis que je suis grosse, oui! mais tu oublies une chose: je suis grosse des crises qu’elles font pour se sauver de toi, de ton emprise, Ana, quand tu les affames ! Sans moi, tu n’existerais plus. A force de les faire toutes crever d’inanition, tu serais seule et tu ne pourrais plus… (elle renifle en se mouchant dans ses jupes. De la morve coule sur la jambe squelettique d’Ana). (Puis d’un ton apeuré)… tu ne serais même plus à la mode tiens! 

 

Ana regarde au loin, cesse de s’agiter. Elle se lève brutalement, laissant Nervosia choir lourdement sur le sol. Elle fait mine de s’en aller.

 

 Nervosia  (prise de panique, se met à hurler) : -Ana !! où vas-tu ? reste avec moi ! je t’en prie ! ne t’en vas pas. Ana! Je regrette ce que j’ai dit. Je ne le pensais pas. Je… je t’aime ! (Elle sanglote affreusement et arrive à prononcer ses dernières paroles. Puis, suffoquante): Je.. ne peux… pas vivre sans toi… Ana…

 

 

 

Ana revient lentement sur ses pas. Se penche sur le dos voûté de Nervosia. Repousse ses longs cheveux gras. Puis caresse, comme avec douceur, le cou adipeux de Nervosia. Celle-ci relève la tête, comme électrisée par un choc nerveux, et pose surAna un regard empli de reconnaissance, d’amour et de désarroi. Elles se regardent ainsi quelques minutes, Ana continuant à caresser la baleine dans le cou de Nervosia.

 

Ana (d’une voix douce) :- Alors ? finalement, c’est toi qui as besoin de moi?

 

Nervosia : -Oui ! oui c’est moi. (Ana se penche alors et se mouche violemment dans les longs cheveux graisseux de Nervosia, prise de pitié devant ce qu’elle considère comme une tare: une grosse femme hurlant et pleurant comme un gros bébé. Nervosia hurle de nouveau. Elle tente de se sauver, mais tombe, sous son propre poids, humiliée, par-dessus le banc où Ana et elle étaient assises au début).

 

 

 

Ana (triomphante): -Je suis la faim. Je hante les toutes jeunes filles, puis les femmes. Tu n’es que mon complément, tu n’es que la bouffe sur laquelle elles se vengent lorsque je suis trop dure avec elles. (Elle remet son collier de perles de verre en place et secoue lentement ses mèches dorées par le soleil). Tu me fais des simagrées, tu m’en fais bien tout un tohu bohu!! et tout cela parce que tu n’as pas la même renommée que moi sur les podiums. Je suis même dans les publicités qui te fustigent ma grande ! (Elle prend une voix aiguë et tourne sur elle-même en effectuant une danse extravagante, puis s’arrête brusquement, au garde à vous) : «Pour votre santé, évitez les aliments gras, sucrés et salés».

 

(Elle éclate d’un rire hystérique): -Mais même là, je suis ! Même les directeurs de chaînes, sous l’égide du Ministre de la Santé, me font reine! Me rappelle au bon souvenir des femmes après le film du dimanche soir ! (Elle s’arrête tout d’un coup, de danser et prononce lugubrement) : AH!AH !AH… quel gros benêt ce ministre non ? quelle tanche! Une vraie brêle ! Mais je l’aime bien quand même… oui…

 

Nervosia, se relève avec peine, et revient s’ asseoit sur le banc.

 

Ana:-Bien. Tu redeviens gentille maintenant. C’est bien, ça...

 

(Elle se rasseoit). -Reprenons : je te disais qu’elle est en train de nous écrire là. Elle essaie de me jeter dehors tu vois… Elle a le teint jaune. Ca va mal je crois…

 

Nervosia (timidement) : -Peut être je peux faire quelque chose pour elle non? La faire manger?... (puis prise d’une soudaine euphorie) : éventuellement, la pousser à aller acheter quatre paquets de gâteaux ! non ? ce serait une bonne idée ça ? (Ana ne répondant pas, Nervosia se gratte la tête et poursuit) : Ou du chocolat ! ah non, c’est mauvais pour le foie (réfléchissant à haute voix) : De la crème de marrons ? des chips ? des glaces ? je les lui fais prendre à la vanille, c’est un peu blanc, elle aura l’impression de ne pas t’avoir quittée totalement, tu sais, ce truc  blanc symbole de la pureté, de la légèreté ? … Ou alors une tarte pour dix personnes à la pomme et à la crème fraîche ?

 

 

 

Ana (soupirant d’ennui et regardant toujours au loin, comme si depuis le début, elle cherchait à se rendre compte de l’état de santé de sa malade) :- Non… non, c’est inutile. Elle ne veut pas de toi. Là, elle ne te cèdera pas. Elle m’aime trop on dirait. Elle m’a invitée trop longtemps chez elle, je crois. (Puis Soulevant une fesse maigrichonne du banc et fermant à demi ses beaux yeux verts, noyés dans un regard de myope):- Ouais… mmh… Elle n’aurait pas dû m’inviter de nouveau à sa table je crois…

 

 

 

Nervosia (révoltée) : -Mais arrête ! tu t’es imposée à elle ! elle est victime de toi! Tu es… tu es… dégoûtante ! (Enfin visiblement révoltée, Nervosia se lève, et part à grande vitesse).

 

 

 

 

 

Ana (soliloquant) : -Je reste seule. Ce n’est pas grave. Comme d’habitude, Nervosia est trop gentille. Elle va aller appeler le médecin encore une fois, comme elle fait pour celles qui n’en peuvent plus de moi. Je vais la laisser faire de toute façon. Cette particulière là, la bas, mérite un répit, une seconde chance. Elle m’écrit bien. Me décrit bien. Elle me rend humble finalement. Et puis elle est tenace. Ca m’épuise. Mais au moins, elle a la décence, à l’inverse de cette niaise de Nervosia, de ne pas hurler quand la femme, en elle, souffre».