24.11.2008
"Les ventres pleins aux bouches cousues"
« Mais il est très maigre. Et pourtant, il dit qu’il mange énormément. C’est un ogre aux poches percées, un glouton qui aurait une maladie du pancréas, laquelle lui ferait perdre du poids tandis qu’il en amasse. Je ne saurais dire autre chose de lui. Je peux vous l’assurer. Je peux juste vous raconter quelque chose qui peut être vous aidera.
L’autre soir, il m’invita à dîner. Il engloutit alors deux bouteilles de vin, trois poulets fermiers, deux vacherins, et une tarte aux pommes napée de caramel. Je le regardai, médusée, amusée et envieuse. Comment peut on manger autant sans en ressentir les effets sur l’impédancemètre, me questionnai je?
Juste au moment où je me posai cette question, il me scruta d’un œil clair, généreux et qui en disait suffisamment long sur ce qu’il envisageait de faire de moi dans les prochaines heures. Il me dit alors, tout à trac :
-Tu es sidérée.
Et il éclata d’un rire franc, massif, un rire de gros qui émanait d’un type svelte, grand et à la musculature sèche.
En effet, je tenais une cacahuète tout près de ma bouche que j’avais décidé d’entrouvrir pour une fois, afin d’y poser délicatement le noyau grillé et âprement sucré, quand la spectaculaire descente de mon hôte me figea durant toute la durée du dîner. Je n’avais rien mangé, j’avais assisté à un holocauste gustatif.
Il se renversa sur le dossier de sa chaise, et je vis aussitôt que son ventre était aussi plat qu’un têton d’adolescente et aussi muet qu’une carpe: nul borborygme ou vent intérieur ne venait déranger cet abdomen qu’il me montrait à présent, en soulevant sa chemise dont la blancheur contrastait avec le hâle de la peau.
Tout en se balançant sur sa chaise Louis XV, il me regardait d’un air impavide et brusquement, il m’interpella joyeusement :
-Je veux que tu manges ! Que tu prennes plaisir à la vie ! Et par la suite, nous danserons sur un vieil air de jazz ou ce que tu veux, et après cela, nous ferons l’amour.
Je restai interdite. De mots tout d’abord, de plaisir ensuite.
Il était tout à fait hors de question que cet individu grossier et aviné touchât une mèche de mes cheveux. Quant au reste, tout était sous clef, réservé, étiqueté, vissé et prêt à attendre que l’autre se décida à guérir de son impécuniosité.
Plutôt que de répondre, je jetai un regard aux alentours. Il continuait à parler mais son babillage incessant s’estompa dans un silence assourdissant lorsque toute mon attention se concentra sur les rayonnages, les étagères, le bureau de mon monstre. Il y avait là quelque chose de bizarre, qui se transforma peu à peu en sentiment d’atroce étrangeté, puis de malaise indicible, puis de terreur contenue. Car ce qu’il y avait là, c’était trois ordinateurs identiques dont deux encore neufs, sagement côte à côte, mis sous scellés, dans l’attente d’être déballés, quatre calculettes, toutes les mêmes, dont une encore étiquetée.
Sur le meuble en face, que je décidai de nommer bibliothèque, reposaient des livres, dont on avait dû en lire un sur peut être neuf cents, et là encore, il y avait dix Ethique à Nicomaque, quatre American Psycho, et un nombre incalculable d’A.Cohen, et tous des Belles du Seigneur.
Je balbutiai :
-Que faites vous dans la vie ? enfin je veux dire… à part y vivre, bien sûr, que faites vous pour la gagner ? enfin non ce n’est pas ça… je veux dire, que … enfin, est ce que vous travaillez ? est ce que … enfin d’où vous vient tout cet argent ? Parce que pour avoir tant de nourritures, autant spirituelles qu’alimentaires si je puis dire, enfin… il faut quelque rente… quelque menue monnaie…
Je m’agitai nerveusement sur ma chaise et mes mains filèrent sous mon fessier de manière presque automatique, afin d’intimer l’ordre à mon bassin, qui lui aussi avait peur des suites de cette affaire, de cesser immédiatement ce mouvement de balancier.
Ainsi calée, et sans laisser mon vis-à-vis répondre, comme si je cherchai à saisir un peu d’espace dans cet univers délirant afin de le ramener à ma réalité, je continuai :
-Je veux dire que…
J’éclatai d’un rire nerveux, ce qui eut pour effet de produire le même effet chez mon hôte qui me regardait visiblement très ému, émoustillé soit par le vin, soit par mes appâts, soit par les deux à la fois.
Contre toute attente, je finis par dire:
-Puisque vous avez trois ordinateurs, est ce que vous verriez un inconvénient à m’en donner un ? Tout simplement.
-Non. Bien sûr que non. Il est à vous. Puisque tu exiges le vouvoiement. Et tous les livres que vous voyez ici, aussi. Et tout ce que vous voudrez prendre sera à vous à la minute où vous le déciderez. Très chère.
Je me levai brutalement, pris mes affaires, mon sac, et me dirigeai vers la porte d’entrée aussi colossale que la stature de celui qui m’avait invitée. Quand je passai près de lui, sa main souple et fine saisit mon poignet.
-Pas si vite.
Ses yeux clairs se posèrent sur mon visage, sans la moindre trace d’émotion cette fois ci.
-Quoi pas si vite ? Vous avez tout cela par qui ? Comment ? Enfin, ça ne tombe pas du ciel ?! Que me voulez vous d’abord ? Vous me répugnez. Vous êtes un triste individu, vous êtes un sale…
-Voleur. Oui. C’est exactement cela. Vous y voyez un inconvénient ? Asseyez vous maintenant.
Et le pire est que je m’assis, tant le ton employé était péremptoire.
-Oui. Je vole. Je prends à tous ceux qui ne font pas attention à ce qui leur appartient. Ca peut être de tout ordre : un panier, une boîte de conserve, un livre, des sacs, pour hommes, pour femmes, des petits élastiques charmants qui iraient à merveille dans vos cheveux le matin quand vous voudrez vous maquiller, jusqu’aux biens très coûteux comme ce bureau lui-même, ou cette chaise où vous êtes assise. Je vole aussi les femmes, mais seulement les très belles. Je les vole aux maris, aux petits amis, à tous ceux qui n’ont pas eu la gageure de les retenir, qui les ont laissées filer, et parfois je vole les hommes qui subissent le même sort. Mais… nous en parlerons plus tard. Quelquefois ce n’est qu’une journée nourriture, et je sais que je vais aller faire les courses juste pour prendre sans rien acheter à part peut être une bouteille d’eau minérale. Pour faire plaisir à la caissière parce qu’elle a un joli sourire et que cela m’embêterait fort qu’elle s’ennuie jusque midi sans client à encaisser. Oui ! C’est comme je vous le dis. Je suis un homme dont on dit habituellement qu’il est un jouisseur dans tous les sens de ce terme, riche et merveilleux.
-Mais vous êtes hors la loi !!! m’écriai je révoltée par ce qui, a priori, ne m’enlevait ni ne m’ajoutait rien, sauf ce bon vieux réflexe bourgeois et très moral mais aussi, finalement, garant d’une cohésion sociale et d’un pacte tacite sans lequel nous nous serions tous entretués. Ah. Cela me rassurait : ce n’était pas que pour ce détestable cliché moralisateur.
-C'est-à-dire ? Je n’aime pas les règles, les lois, les codes, toutes ces billevesées… ces disons le parce que j’aime aussi le vulgaire de temps en temps… ces grosses conneries inventées par les plus riches pour extorquer son bon vieux bas de laine au peuple.
-Mais votre discours est usé et tellement prévisible ! C’est ce que disent tous les voleurs pour justifier leurs actes odieux !
-Je ne suis pas odieux. Et je crois que je vous aime ».
ASFKT
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Commentaires
Salut anna...
c'est genial ce que tu écris dis donc! je pensai pas!!
je croyais que s'etait des petites historiettes moi!
faut dire tu t'en es pas vanté!!!!!
j'aimerai bien te voir et
terminer la discussion autour de stendhal, on avait pas fini, tu m'avais pas tout raconté sur l'oeuvre majeure.
une bise pour toi. j'ai essayé de t'appeler mais c'est plus le bon numéro.
je scruterai ici pour voir si tu m'as repondu.
Ton texte est super. J'ai hâte de connaître la suite.
florent
Ecrit par : florent | 25.11.2008
Resalut anne so!
j'attends... :-(((!!!!!!!
peut etre que tu te rappelles plus de moi, mais les ramones, on en a parlé!!!! non tu te souviens toujours pas.
Je suis là en cas de besoin (certain que tu vas ricaner en disant que t'as pas envie d'aller aux toilette, hum?)
je te fais un bisou je me permet
florent
ps: t'as bcp de talent en plus d'etre ravissante. J'ai lu ton blog en diagonale. Non c'est pas vrai, j'ai tout lu tout à l'heure et je suis sur le cul.
kiss
florent
Ecrit par : florent | 25.11.2008
Bonjour Florent
Ravie que tu te prennes subitement de passion pour mes écrits. Touchée par tes compliments, énoncés sur un ton qui n'appartient qu'à toi! ;)
Je t'écris personnellement dans peu de temps.
La bise bien sûr.
Anne Sophie
Ecrit par : anne sophie | 26.11.2008
hey Jay!
pratiquement sonnant en espèces trébuchantes et cristallines comme un:
hey Jude!
jay... merci pour ton commentaire. Je suis pleinement d'accord avec toi, et c'est aussi valable pour le 7-8
Je ne sais ce qui se passe avec ce blog, mais les commentaires m'arrivent en retard et de plus, mes réponses ne s'impriment pas toujours sur la toile.
Tout va bien...
Ce personnage fantasmatique est la somme de mes contraires, mais aussi de mes illusions et de ce que je ne peux pas réaliser, en exergue, comme une réhabilitation impossible de quelqu'un qui s'érige et s'arroge les valeurs morales des autres pour mieux les détourner.
Un tel ogre, ne peut être un seul personnage réel, il faudrait être suprêmement intelligent et je n'ai pas eu l'heur et le malheur de rencontrer un tel ouragan à lui tout seul!!!
Mais ma vie est toujours pour quelque chose dans mes écrits, même à quelques pourcentages près.
PS: Il faut que je t'écrive, plus intimement, prendre de tes nouvelles et de donner des miennes, my Jay.
Si je pouvais, je viendrais te voir au Japon. Je compte bien partir, profitant de la période des vacances du gars en bonnet rouge garni de blanc synthétique pour quitter cet ici, et trouver un ailleurs.
je t'embrasse sur les deux joues.
Aneso
Ecrit par : anna anna | 27.11.2008
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